Le cartographe des absences

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En 2019, un cyclone a entièrement détruit la ville de Beira sur la côte du Mozambique.

Un poète est invité par l’université de la ville quelques jours avant la catastrophe. Il retrouve son enfance et son adolescence dans ces rues où il a vécu dans les années 70. Il va faire un voyage “vers le centre de son âme” et y trouver son père, un grand poète engagé dans la lutte contre la colonisation portugaise. Il se souvient des voyages sur le lieu de terribles massacres perpétrés par les troupes coloniales. Il se souvient aussi de Benedito, le petit serviteur, aujourd’hui dirigeant du FRELIMO au pouvoir, de l’inspecteur de la police politique, des amoureux qui se sont suicidés parce que leur différence de couleur de peau était inacceptable, de la puissante Maniara, sorcière et photographe, et surtout de Sandro, son frère caché.

Les faits que l’enfant qu’il fut nous raconte sont terribles, le racisme, la bêtise coloniale, la police politique, la PIDE, les traîtrises.

Mia COUTO

352 p.

Editions Métailié

 O Mapeador de Ausências, 2020

Une traduction de Elisabeth Monteiro Rodrigues

Ma Note

Note : 3 sur 5.

« Pauvre de toi, mari, n’as-tu pas compris que tu n’as jamais quitté le Portugal ? Aucun de nous n’en est parti. Il n’y a qu’une seule carte, mon chéri, et elle est dessinée à l’intérieur de tes yeux. »

Voilà le deuxième titre de la rentrée littéraire des éditions Métailié que je lis et présente, direction cette fois l’Afrique, et plus particulièrement le Mozambique, qui compte parmi les pays d’Afrique australe. Mia Couto, de son vrai nom António Emílio Leite Couto, est un auteur mozambicain de langue portugaise, le Mozambique fut une ancienne colonie du Portugal jusqu’en 1975. C’est justement ce dont il s’agit dans ce roman dense et polymorphe, de la question de l’indépendance du pays, qui s’est déroulée non sans heurts, des pintes de larmes et sangs coulés, balles distribuées, corps entassés, d’hommes et de femmes trahis, vendus à l’ennemi, au nom d’une cause. Et de la mémoire de ceux qui sont passés au rouleau compresseur de la lutte entre colons portugais et le Front de Libération du Mozambique.

Le roman de Mia Couto est une œuvre assez complexe, un texte totalement éclaté ou alternent les chapitres de composition différenteles premiers incarnent le récit au présent de narration du professeur de littérature, Diogo Santiago, fils d’un des plus grands poètes du pays, Adriano Santiago, qui revient dans sa ville natale quelques jours avant le cyclone qui mettra Beira à genoux en 2019. Ce qui s’avère être une banale invitation de l’université, se transforme bien vite en une plongée dans le passé, dont tous les secrets restent encore soigneusement préservés. Jusqu’à l’arrivée de Diogo. C’est l’objet de cette seconde catégorie de chapitres, composés de différents extraits de correspondance ou de journaux. Cela par le biais d’une femme dont il fait la rencontre, Liana Campos, et qui elle-même recèle ses propres zones d’ombres. Diogo et Liana sont liés tout deux par un événement vieux de quatre décennies, l’arrestation du père du premier par le père de la seconde, alors inspecteur de la PIDE, la police politique de l’état fasciste. C’est d’abord la rencontre entre deux personnes dont les aïeux étaient officiellement opposants, la femme portant pour héritage la honte familiale d’avoir servi le colonisateur, Diogo étant le fils de l’homme chez qui se réunissait les « taupes blanches », groupe d’intellectuels et poètes qui avaient le but de faire tomber le gouvernement. Comme le goût pour la littérature, et l’exercice de la poésie, le passage de flambeau est symbolisé par la transmission des documents qui ont échappé au feu de la honte à l’héritier du poète, son fils. 

C’est un roman très fouillé, qui enchevêtre une ribambelle d’histoires individuelles et l’histoire politique du Mozambique, où les chapitres qui rendent compte des témoignages de tous les protagonistes du passé de Diogo et son père font écho à la narration qui les implique, comme si un arbre déroulait ses branchages à l’infini, en laissant entrevoir ses innombrables ramifications. Le tout ayant pour cadre la chute de l’état colonial, dont la PIDE était garante de la sécurité. Moins surprenant puisque l’on parle d’un pays colonisé, mais toujours aussi révoltant, il faut s’habituer à lire les relents de ce racisme pur et dur des autochtones, ceux qui ont le malheur d’avoir cette peau noire jusqu’à la prière même ou ces derniers sont affublés de cinquante Ave Maria contre trente pour les blancs. Chacun porte sa croix, et sa culpabilité aussi lourdement, et dans celle-ci il n’y a pas de distinction de race quand ce même prêtre noir, se veut délateur en chef de ses autorités coloniales. Mia Couto a su dépeindre toutes les contradictions d’un pays asservi, qui dépasse cette fracture que la ségrégation a imposée – les taupes blanches sont effectivement blancs de peau, le prêtre collaborateur est noir – mais par la possession du pouvoir, ou du moins de l’appartenance à ses sphères, et à la classe dominante. Celle qui se complaît à toiser les colonisés depuis leur statut de notable. Et entre les dominés et les dominants, il y a comme d’habitude les intellectuels, les auteurs, les poètes, qui essaient d’apporter un sens au monde, de le changer, de rééquilibrer les forces en question.

Le texte pourvu une richesse historique et narrative indéniable à un point tel que l’on s’y perd parfois, il est agrémenté d’une recherche stylistique soignée et délicate, de celle dont on aurait envie de relever des phrases à chaque page. La poésie n’est donc pas seulement un des motifs de la trame narrative, elle articule le récit, d’un passé, d’une histoire, tous très tortueux, qui ont pu à certaines fois me laisser sur le côté de la route. Mais force est de constater à travers le destin du père de notre narrateur que la littérature possède un réel pouvoir qui menace, peut-être celui de la réflexion, de la remise en question, qui dérangent les fascistes de tous poils. 

L’idée d’un ciel qui se dévore lui-même est bien proche de cet enfer dont on me parlait dans les cours de religion et de morale. Une voiture arrive dans la direction opposée et on nous informe : ce qui se passe, en réalité, c’est qu’ils ont mis le feu aux champs de canne à sucre. Ce qui brûle autour de nous n’est autre qu’un ciel prosaïque et rampant. Dans la savane de mon pays, le feu vit à l’intérieur de la terre. À la maison sèche le feu veut respirer. Il émerge d’une fente comme l’éclosion d’un fruit.

C’est un nouvel écrivain que je découvre ici avec la rentrée littéraire des Éditions Métailié, c’est une nouvelle fois une ouverture sur un pays dont je connaissais bien évidemment l’existence, mais qui n’est pas évoqué si souvent que cela dans le paysage littéraire qui est le nôtre. C’est un point du vu contrasté que Mia Couto nous livre là d’un pays qui n’est pas encore prêt à faire face à son passé. Mais, encore une fois, l’histoire nous montre l’importance que revêt l’homme des lettres dès lors qu’il devient un opposant au pouvoir en place. Et s’il y a bien un dieu dans cette histoire, il n’est certainement pas dans les églises dévoyées par le régime, mais dans le pouvoir de création des poètes mozambicains. 

Quand un régime commence à emprisonner les poètes, c’est que ce régime est perdu. La PIDE a signé en deux temps trois mouvements son arrêt de mort ainsi que celui de la prostituée. Si vous étiez intelligents, vous feriez exactement le contraire : vous donneriez un prix à Adriano. C’est ainsi qu’on fait taire un écrivain. Une autre alternative serait de lui offrir un emploi dans votre police. On dit que la PIDE emploie beaucoup de monde, pourquoi n’emploieriez-vous pas mon fils ? Celui qui écrit si bien des vers saurait certainement rédiger de merveilleux rapports. Vous n’avez pas appris avec les femmes de ma génération. C’est ce que nous faisions dans le mariage. Nous amenions le loup dans la maison ou il se transformait en tout.

Les mauvaises langues disent que vous êtes le père de cette fameuse Almalinda, inspecteur. Elles disent que votre fille est coutumière des suicides. Par le passé, elle s’était déjà jetée dans l’eau et, à présent, dans le vide. Que puis-je faire pour vous consoler, mon cher inspecteur ? Eh bien commençons par son nom. Almalinda ? On dit que son vrai nom est Ermelinda. Les noirs de cette région prononcent Almalinda à cause de la difficulté qu’ils ont avec les r et les l. Et non pas comme nous le pensons, parce qu’il leur manque un certain discernement. Simplement, ils n’ont pas ce son dans leur langue.

Pour aller plus loin avec Mia Couto

À la fin du XIXe siècle, le Mozambique est ravagé par les guerres entre les clans et contre les colonisateurs.

Germano, un soldat portugais exilé sans espoir de retour parce que républicain, et Imani, une jeune Africaine, trop belle et trop intelligente, son interprète, sont le fil rouge de ce roman où ils évoluent parmi des personnages historiques bien réels, comme l’empereur africain Ngungunyane et le flamboyant Mouzinho de Albuquerque, “pacificateur” du Mozambique.

Germano découvre l’Afrique de l’Est en prenant son poste dans un village perdu où il fait la connaissance d’Imani. Dans ses rapports, Germano raconte les transformations de la région avec en toile de fond l’affrontement entre la monarchie coloniale et Ngungunyane. Imani décrit l’avancée de la colonisation, les structures familiales, les traditions qui cherchent à subsister, les migrations. Elle s’aperçoit aussi que sa maîtrise du portugais la sépare de ses voisins, tandis que les Portugais la considèrent comme une espionne. Liés par un amour ambigu, Imani et Germano partent sur le fleuve dans une itinérance chaotique et aventureuse qui les confronte à la réalité de cette guerre et à des personnages fabuleux.

Un jeune médecin portugais, Sidonio Rosa, tombé éperdument amoureux de Deolinda, une jeune Mozambicaine, au cours d’un congrès médical, part { sa recherche et s’installe comme coopérant
à Villa Cacimba. Il y rencontre les parents de sa bien-aimée, entame des relations ambiguës avec
son père et attend patiemment qu’elle revienne de son stage. Mais reviendra-t-elle un jour ?
Là, dans la brume qui envahit paysage et âmes, il découvre les secrets et les mystères de la petite
ville, la famille des Sozihnos, Munda et Bartolomeo, le vieux marin. L’Administrateur et sa Petite
Épouse, la messagère mystérieuse { la robe grise qui répand les fleurs de l’oubli. Les femmes
désirantes et abandonnées. L’absence dont on ne guérit jamais.
Un roman au charme inquiétant.

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