Les filles bleues de l’été

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Deux jeunes filles, Chloé et Clara, se réfugient dans la maison de leur enfance, au large de la ville. Elles ont un été, un seul, pour se reconstruire et se retrouver loin d’une civilisation qui les étouffe.

Rendues à l’innocence d’un monde, sans règles et sans limites, elles vont guérir leurs blessures à coups de forêt, de lac, de feuilles, de feu, d’étoiles. Une amitié démesurée, fusionnelle, comme il ne peut en exister à l’âge adulte.

Dans une écriture gorgée de sève et de sensibilité, Mikella Nicol ravive les sentiments extrêmes de la jeunesse qui regrette l’absolu de l’adolescence. Du vertige du désir à celui de l’abandon, elle approfondit les moments les plus douloureux du passage à l’âge adulte.

Mikella Nicol

144 p.

Le Nouvel Attila

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Je m’appelle Chloé et j’aimerais que mon nom, prononcé à voix haute, rouvre les cicatrices. Qu’il rappelle l’haleine de la saison perdue.

La rentrée littéraire nous offre aussi des textes inclassables, des textes hors du temps, hors des repères, hors de nos références habituelles. C’est l’un de ceux que nous propose l’auteure canadienne Mikella Nikol par le biais de sa maison d’édition française. Publié il y a déjà quelques années outre-Atlantique, en 2014, les éditions Le Nouvel Attila en fait l’un de ses titres de la rentrée : iconoclaste, au même titre que cette maison d’édition. Ce texte pose immédiatement une atmosphère très poétique, au beau milieu des forêts luxuriantes du pays nord-américain, et qui met en première ligne les jeux de sonorités et d’échos, par sa forme. Parce que c’est un roman à deux voies, celles de Chloé et Clara, deux amies qui ne se parlent pas, mais dont on lit le flux de pensée à tour de rôle. La nature est comme cette troisième personne qui manque à ce duo, foisonnante de bruits, d’odeurs et de couleurs. De vie, éclatante, et paisible à la fois. Ces quelques étincelles qui leur manquent à toutes les deux. Le charme fonctionne, immédiatement.

Deux amies écorchées vives, Chloé et Clara, deux prénoms qui déjà qui portent ces échos, ceux de leur douleur respective, et qui viennent chercher au sein de cette forêt réconfortante un apaisement pour panser les blessures. Aucun autre élément de plus, dans ce texte, qui est d’une beauté simple, pure et délicate. Et pourtant, ce n’est pas la sérénité et la joie qu’il porte entre ses lignes, bien au contraire. Il est le support des névroses de ces deux amies, qui fonctionnent à circuit fermé, l’une face à l’autre, au creux du nid douillet que constitue le monde brut de cette forêt, qui a exorcisé toute trace d’humain. Et de temps, de lieu : à peine saisit-on au vol la présence de ces érables qui la composent.

À travers ce texte qui en est presque poésie en prose, les filles s’octroient la parole en focalisation interne, alternativement, dressant un dialogue muet entre elle, un ballet de question et de réponses inexprimées. Elles vivent ensemble, s’observant à la dérobée, divaguer entre chalet et lac, lit et feuillage, tentant de se comprendre, tout en se repaissant des forces primaires d’une nature presque vierge. Guérir les mutilations auto-infligées de Chloé, peu apte à cette vie qu’elle s’inflige, surmonter la peine de cœur de Clara, pudiquement reléguée dans à l’ombre de la souffrance de son amie. Revenir à un état presque naturel pour renaître de ses cendres. On ressent presque la douce bise de cette retraite salvatrice, presque hypnotique, l’air frais, odorant et immaculé de ce lieu jalousement préservé. Et quand le retour de la société se fait ressentir, c’est un coup de glas retentissant à cet exergue de paix : dès lors que la vie reprend son cours, le quotidien, le travail, les gens, c’est l’effondrement progressif d’un moi qui s’était à peine reconstruit. Le chalet, la forêt, le lac, apparaissent symboliquement comme cet Eden, ou paradis perdu, mais la pomme a été croquée et le paradis violé par cet extérieur intrusif et dégradant. Pas de retour en arrière possible dès lors que les hommes ont sali leur paradis.

Quand Chloé, mon amie, avait eu besoin de creuser ses sols pour retrouver un peu d’assurance, il y avait eu la forêt dénuée de préjugés pour l’accueillir.

Quand j’avais voulu crier les barrières érigées autour de mon cœur, qui avaient empêché l’homme que j’aimais de coller à moi, il y avait eu la lac pour adoucir ma voix.

J’ai perçu ce texte comme un instant de fraîcheur, entre deux titres plus consensuels, il ne s’attache pas aux standards habituels de la littérature de fiction, ce qui va dans la dynamique du texte qui met en son centre deux personnalités meurtries qui ne parviennent à se fondre dans les moules sociaux qu’on veut bien leur imposer. J’ai eu l’impression de lire les vies de Chloé et Clara en filigrane d’un papier de soie qui finit par se consumer en fin de livre, ne laissant place qu’à la consistance des dernières impressions et derniers souvenirs de lecture. C’est une écriture qui se lit volontiers à voix haute, pour mieux faire vivre la sonorité de ses mots qui ricochent entre eux, comme le regard qu’elle se porte l’une à l’autre. 

Clara cuisinait pour moi, pour mon nouveau corps, en chantonnant des airs entendus en rêve. Elle coupait les carottes et les radis ferreux avec de longs couteaux, les muscles de ses bras saillaient, la sueur apparaissait à la naissance de sa nuque dégagée. Elle continuait à pousser ses jambes jusqu’au coeur de la forêt. Parfois elle parlait à voix haute aux pierres, aux troncs : « Je vis. Je vis. » Elle ramenait de ses promenades des fleurs blanches et des fougères pour en faire un bouquet qu’elle déposait sur notre table. Le soir, lorsque les lucioles s’allumaient au seuil de la forêt, Clara s’asseyait dans la pelouse, fumait une ou deux cigarettes. Le tison rouge montait et descendait lentement. Elle buvait à petites gorgées de l’alcool, et à la fin elle suçait les glaçons.

Clara se disait que peut-être la vie n’est que cela. Peut-être que c’est tout ce qu’elle doit être : des moments de retraite à se faire face, des moments à se saouler les idées pour mieux les retrouver. Etre bercée par l’herbe. Elle écrivait des bouts de phrases dans un petit cahier noir, nouvelle trouvaille pour faire passe les heures. Dans la nuit, elle écrivait sans même voir les mots apparaître, parmi les chucotements des bêtes invisibles. Puis elle rentrait. Elle s’avançait vers moi, le visage chaud, Clara tellement belle. Je l’attendais sur le pas de la porte. Nous allions dormir, ensemble.

La rentrée littéraire des éditions Le Nouvel Attila, c’est aussi

Été 2014. Coupe du monde de football. Anna rencontre Jonas à l’université. À l’occasion d’un anniversaire très alcoolisé, ils passent la nuit ensemble. Anna dira qu’elle a été violée. Jonas qu’il s’agissait d’un rapport consenti. Deux mois plus tard, une plainte est déposée. Ce texte écrit à la manière d’un podcast interroge les acteurs du drame, mais aussi leurs amis, colocataires, frères et sœurs, pour tenter de percer la zone grise trop souvent invoquée.

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4 commentaires sur “Les filles bleues de l’été

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  1. Je suis vraiment ravie d’avoir découvert ton blog par hasard. Je trouve que tes billets sont toujours extrêmement précis et justes alors c’est un plaisir de te lire.
    Je connais mal cette maison d’édition mais ce roman m’intrigue beaucoup désormais. Merci !

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  2. C’est gentil merci beaucoup ! L’inverse est vrai également, j’aime beaucoup te lire.
    C’est vrai que, me concernant, j’ai peu eu l’occasion de lire des auteur.e.s qui nous viennent du canada. Les États-Unis regorgent tellement de grands écrivains que finalement on pense moins à s’intéresser à leur voisin.

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  3. Merci à toi !
    Terres d’Amérique, la collection anglophone d’Albin Michel, m’a permis d’en découvrir quelques uns dont Michael Christie, Katherena Vermette ou Joseph Boyden, entre autres, mais c’est vrai que je lis bien plus de romans états-uniens que canadiens (et que c’est à corriger !)

    Aimé par 1 personne

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