Je chante et la montagne danse

#blog-littéraire #chronique-littéraire #je-chante-et-la-montagne-danse #irene-sola #litterature-espagnole #seuil-editions #rentrée-littéraire-2022

Dans un village perché en haut des Pyrénées, on conserve la mémoire des drames familiaux, des persécutions guidées par l’ignorance, des exécutions sommaires de la guerre civile. Mais rien, jamais, ne vient altérer la profonde beauté du lieu, terre propice à l’imagination, à la poésie, aux histoires transmises de génération en génération.

Chaque voix raconte : d’abord les nuages et l’éclair qui foudroya Domènec, le paysan poète. Puis Dolceta, qui ne peut s’empêcher de rire lorsqu’elle se rappelle avoir été pendue pour sorcellerie. Sió, qui dut s’occuper seule de ses deux enfants. Puis les trompettes de la mort qui annoncent l’immuabilité du cycle de la vie. Le chevreuil, l’ours, la femme amoureuse, l’homme blessé par balle, et les autres.

Dans ce lieu hors du temps, amitiés, mariages, deuils, naissances s’entrelacent au fil des saisons.

Irene Solà

224 p.

Seuil

Canto jo i la muntanya balla, 2019

Une traduction de Edmond Raillard

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Ici, en haut, le temps aussi a une autre consistance. C’est comme si les heures ne pesaient pas pareil. Comme si les jours ne duraient pas pareil, comme s’ils n’avaient pas la même couleur, le même goût. Ici, le temps est fait d’une autre pâte, il a une autre valeur.

Dans le cadre d’une lecture avec Kube et les Éditions Seuil, j’ai eu l’occasion de recevoir ce roman dont le récit entier est à l’image du titre : poétique, brute, concis. Irène Solà est une auteure catalane qui a déjà à son actif un recueil de poèmes et un premier roman. Elle est lauréate en 2020 du Prix de l’Union Européenne en 2020 pour ce deuxième roman Je chante et la montagne danseLa patte poétique de l’auteure est totalement perceptible dans ce roman, qui à mes yeux tient davantage du texte hybride, qui s’inscrit entre poésie en fiction et poésie en prose. 

Le fond du texte participe autant à la posture poétique de l’âme de ce roman : il a pour décor un village perdu des Pyrénées, à cheval entre l’Espagne et la France. Un coin de nature sauvage, à mi-chemin entre le paradis et l’enfer, peuplé de ses vivants, de ses morts, de ses créatures mythologiques. Évidemment, ce décor n’abrite pas que des histoires simples, des histoires heureuses, sereines et incolores, mais des vies secouées et torturées, parfois trop tôt abrégées, le mélange surprenant de ses habitants avec le souvenir de ceux qui ne sont plus. Sans oublier, cette nature qui évolue au sein, autour des aventures de ses humains. Celle-là même qui enveloppe chaque instant de vie de ces montagneux. Ces montagnes justement, c’est ce lieu disputé entre hommes, animaux, végétation, et esprits qui règnent en maître, qui décident et appliquent leur sentence impitoyablement, ils tuent, foudroient. Point de dieu foudroyant à la masculinité fièrement affichée, celle d’un Zeus grec ou d’un Jupiter, romain. Les dieux, les hommes ici ne maîtrisent plus rien, soin est laissé aux Dones d’aigua d’organiser le monde qui est le leur en réalité. Et ces sorcières, que l’on pend, ici comme ailleurs, empoisonneuse ou guérisseuse. Et cette Encantada, cette fée enjôleuse contribue à constituer encore un peu plus le folklore local.

Les Pyrénées ont leur propre mythologie, et je dois rendre grâce à Irene Solà de me l’avoir fait connaître. Sa présence drape le texte d’une aura presque éthérée lorsqu’elle-même esprits, vivants et entités animales, végétales ou minérales, ces montagnes représentent peut-être le plus imposant des personnages. L’écriture de l’auteure suit ce méli-mélo d’âmes en mouvement, s’entrechoquant parfois, cohabitant sûrement, en reproduisant le flot incontrôlé des pensées et des souvenirs de chaque entité qu’elle suit, femme, esprit, animal. Son écriture brute m’a demandé quelques pages pour m’habituer à sa cadence, car il faut décortiquer petit à petit tous les éléments de la narration dont elle nous abreuve en un seul et même flot, et surtout pouvoir distinguer ce qui relève de la réalité, ce qui relève du folklore, ce qui relève d’une réalité qui nous échappe.

Et puis, il y a une trame de fond, l’histoire d’une famille, Sió et Domènec, les enfants, Mia et Hilari , dont les hommes sont frappés par le destin, et en marge, les voisins, les amis et l’histoire par elle-même : la guerre civile a laissé ses stigmates à cette terre et ses esprits, le sol criblé de grenades, de balles, de pistolets, les montagnes portent encore les traces des guerres, mythologiques ou historiques. Rien ne s’oublie dans ces paysages où les montagnes retiennent précieusement dans le creux de leurs parois la mémoire des existences qui y sont passées, qui s’y sont éteintes, celle des animaux qui y naissent et meurent.

Moi, je suis retournée toute seule dans la forêt, parce que c’était une forêt tranquille et joyeuse pour une petite colombe joyeuse. Je suis arrivée et tout sentait très fort. Et les animaux vrombissaient très fort. Partout, bzzz, bzzz, des abeilles et des bourdons, et des bourdons encore plus gros et des mouches et des taons et des moustiques, comme une fête. Et l’herbe était verte et jaune et les fleurs étaient blanches et lilas et bleues et roses. Et le ciel était bleu très fort. Et la rivière était très froide. Pendant qu’on fuyait on ne voyait presque pas la rivière. Comme si elle avait peur elle aussi et qu’elle se cachait, et on n’entendait que son murmure comme un chuchotement effrayé. Mais il suffisait de la croiser une fois.

Ce roman a été écrit en catalan, cependant, on relèvera quelques passages, et même un chapitre en castillan : la traduction ne rend pas ce changement de langues, le lecteur français y perd forcément. Ce n’est pas toujours facile de suivre le fil narratif de ce roman qui ne cesse de célébrer la nature d’un bout à l’autre du récit, chaque étape du récit est accompagnée de digressions sur l’environnement proche, sur chaque détail du paysage, au moins aussi important que l’ensemble des protagonistes qui le peuple. Un texte qui n’est pas sans rappeler certains poètes français qui ont célébré à leur manière versifiée leur propre paysage et imaginaire poétique.

Livre lu dans le cadre du club de lecture organisé par Le Kube et Les Editions du Seuil

Elles sont sublimes, ces montagnes. Originelles. D’un autre monde. Mythologiques.

Pyrène était la fille du roi d’Ibérie, Tubal. Et Géryon, un géant avec trois corps d’hommes unis par la taille, ravit son trône à Tubal. Pyrène s’échappa dans ces montagnes et Géryon les incendia pour forcer Pyrène à se montrer. Il la brûla vive et Héraclès recouvrit son cadavre d’énormes pierres qui formèrent une chaîne de montagnes, comme un monument mortuaire, qui allait de la mer Cantabrique au cap de Creus. Ces montagnes s’appellent les Pyrénées en l’honneur de Pyrène. C’est ce que nous raconte l’ami Verdaguer. Les Grecs, eux, étaient plus brutaux, plus fous. La mythologie grecque rapporte que Pyrène était la fille du roi Bébryx et qu’Héraclès, en visite à la cour, la viola et qu’elle accoucha d’un serpent. Alors la princesse s’enfuit dans les montagnes et là, elle fut dévorée par les bêtes sauvages. D’après les Grecs, c’est Héraclès qui, après l’avoir violée et engrossée, trouva son corps dans la montagne, dévoré par les animaux, et lui rendit un hommage funèbre en donnant son nom à ces montagnes. Merci bien, Héraclès !

C’est le chemin de la Retirada. C’est par là qu’ont fui les républicains. Soldats et civils. Vers la France. Aujourd’hui, le matin est humide. Je respire bien fort pour que cet air de la montagne, si propre, si humide et si pur, pénètre tout au fond de mes poumons. Cet arôme de terre et d’arbre et de matin. Çà ne m’étonne pas que les gens soient meilleurs, sur ces hauteurs, plus authentiques, plus humains, s’ils respirent cet air tous les jours. Et s’ils boivent l’eau de cette rivière. Et s’ils contemplent chaque jour la beauté de ces montagnes mythologiques, qui fait mal à l’âme.

La rentrée littéraire 2022 du côté de l’Espagne

Claudia, journaliste espagnole élevée en Argentine dès son plus jeune âge, revient au pays natal pour commencer une nouvelle vie. Installée à Madrid, elle travaille dans un bar à cocktails, El Unicornio, où elle rencontre Edgar, un étudiant mexicain qui lui aussi veut oublier des années difficiles. Comme Claudia, il doit s’y résoudre : on ne repart jamais à zéro. Vivant entre désir et réalité, ils arpentent cette dure vérité comme l’être fictif qui habite notre imagination et nos désirs. La rencontre avec la licorne comme une chance plus merveilleuse qu’inespérée, permettra à chacun de se retrouver. L’ombre de La Licorne invite à se reconnaître, à s’élever mais à garder les pieds sur terre.

C’est une guerre mystérieuse. Une guerre aux règles absurdes, soudaine, menée par des autorités inquiétantes, une guerre violente qui confine notre héros seul chez lui, avec sa mère.
C’est un pays inconnu, qui pourrait être partout, contaminé par un air « mauvais ». On y parle une langue non autorisée, qui se désagrège.
C’est un territoire dans lequel naît un amour interdit, romantique, enfiévré.
C’est un couple de garçons qui trouve le courage de fuir de « l’autre côté », lesté d’un héritage lourd à porter.
C’est une dystopie à une époque étrangement actuelle.

Publicité

5 commentaires sur “Je chante et la montagne danse

Ajouter un commentaire

  1. Merci à toi ! Oui, ce titre demande une lecture très très attentive, et peut-être des conditions de lecture particulières ! J’étais en vacances alors, je crois que la déconnexion du quotidien m’a aidé à aborder ce titre avec plus d’attention, peut-être.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :