Le débutant

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Le Débutant, c’est le poison parfait : mortel, instantané, et surtout intraçable. Kalitine, le chimiste qui l’a fabriqué dans un institut secret d’Union soviétique, s’est enfui à l’Ouest au moment de l’effondrement du pays. Le roman raconte son enfance dans une ville secrète d’URSS, sa vocation précoce, son initiation auprès d’un oncle puissant et mystérieux, puis les années passées dans un laboratoire clandestin, dissimulé sur une île dans un grand fleuve…

Vingt ans plus tard, le lieutenant-colonel Cherchniov reçoit l’ordre d’empoisonner le traître avec son propre produit, et il se lance à sa poursuite.

Sergueï Lebedev

219 p.

Editions Noir sur Blanc

Дебютант, 2020

Ma Note

Note : 3.5 sur 5.

Mais il existait un autre témoignage, inaccessible, sur lequel il n’avait aucune prise. Un fantôme de papier. Un double de sa vie. Un « moi » archivé que les gens ordinaires n’ont pas.

Enfin ma première lecture russe dans cette exploration de la rentrée littéraire pour laquelle je remercie Cultura : la lecture de Sergueï Lebedev, Сергей Сергеевич Лебедев, cet auteur aux nombreux homonymes nouvellement publié par les Editions Noir sur Blanc après l’avoir été par les éditions Verdier. La New York Review of Books a qualifié Lebedev du « meilleur écrivain russe de la jeune génération ». Depuis ma lecture, le titre de Lebedev a reçu le prix Transfuge, décerné chaque année par le magazine culturel du même nom, espérons que ça lui apporte de la visibilité. Lebedev reste encore un auteur peu connu en France, et c’est avec grand intérêt que j’ai lu ce roman, non pas d’espionnage, mais qui soulève un pan de ce qui a longtemps été jalousement caché, les dessous des services secrets scientifique sous l’ère soviétique. Et pour cela, plongeons-nous dans le monde de ces scientifiques, qui représentait une part essentielle et sensible de cet étroit cercle d’initiés aux méthodes morbides de l’époque soviétique.

Si les gouvernants russes sont connus notamment pour leurs tentatives de meurtres et ses assassinats, à coups d’empoisonnement ni vu ni connu – enfin presque – de ceux qu’ils aimeraient faire taire, cela s’explique parce qu’elle a un passé bien chargé en la matière : les Soviétiques étaient déjà des experts dans la manipulation et l’emploi des toxines diverses et variées et la cause des maladies soudaines des opposants de tous poils. Retour à l’ère soviétique, donc, avec le savant qui a mis au point le poison parfait, qui n’est à l’évidence pas celui qu’utilise le gouvernement russe actuel. Vyrine A.V. a fui son pays après l’implosion de l’URSS et fait office désormais de cible vivante en tant que traître à la patrie. Afin de comprendre la position de notre fameux Vyrine, le texte effectue plusieurs flash-back sur son enfance et ses premiers pas au sein de l’institution.

Ce roman est à mi-chemin entre le roman d’espionnage, le motif du traître à la patrie est vieux comme le monde, le roman policier, avec une touche de fiction historique ou documentaire, qui ne manque pas de nous tenir en haleine. Dès l’incipit qui nous place face à un Vyrine mature et qui avoue s’être construit une nouvelle identité à coups de scalpels, Lebedev met en place une véritable chasse à l’homme : Vyrine est en fuite à l’étranger et activement recherché. Vyrine, c’est un repenti, pas de la mafia italienne, mais du système soviétique, le meilleur informateur qui soit sur le fonctionnement de cette véritable société dans la société, qu’étaient ces services secrets, et le traitement réservé à ses concitoyens. 

Est-ce qu’il ne faut pas y voir aussi une critique de son pays, l’ancien comme le nouveau, à travers les références à ces « maîtres ès mensonges et réincarnations », celui qui explique aussi cette fin de non-recevoir administrée à son pays. L’absurdité de certaines situations, ce qui concerne en particulier la paranoïa de ces hauts gradés doutant de tout et de tous, enfermés dans un système qui a survécu à la chute de l’URSS, est délicieusement ironique. Lebedev se prend d’ailleurs à ce même jeu de la méfiance et de la paranoïa que ses personnages en omettant consciencieusement de nommer le pays dans lequel s’est réfugié le traître, mais que l’on arrive à décerner grâce aux indices qu’il laisse ici et là dans son récit : la paranoïa est de mise même avec le lecteur. Observation factuelle et critique acerbe de cette société soviétique, donc, qui a presque robotisé ses habitants – qui ne savaient même plus au fond pourquoi ils fêtaient Pâques dans un monde qui a tué son Dieu.

C’est un roman passionnant et à la fois effrayant : effrayant parce qu’on en a tous en tête des noms d’opposants russes soupçonnés d’avoir subi le même sort, Alexeï Navalny, Alexander Litvinenko, Sergueï Skripal, pour ceux que l’on connaît. C’est effrayant parce qu’en un certain sens Le débutant est à sa manière dystopique, dans la mesure où le jour ou un dirigeant aura la main sur une telle substance, inodore, incolore, indétectable, les dictateurs auront une autoroute devant eux. Cette histoire de course-poursuite, car il y a alternance de chapitres entre la fuite de Vyrine et les espions qui tentent de retrouver sa trace, devient très vite palpitante, rien d’excessivement rébarbatif ni d’extravagant, le simple petit monde des services secrets soviétiques est suffisamment surréaliste en lui-même. La tension de cette poursuite se fait sentir avec la paranoïa grandissante et palpable de Vyrine, qui paraît malgré tout justifiée, l’homme étant parfaitement objectif sur les méthodes expéditives employées par les agents de son ancien pays. 

C’est le récit d’un petit garçon qui s’est laissé prendre aux habits de lumière revêtus par un système qui a vite fait de méconnaître les siens, de bourreaux ordinaires attirés par l’odeur du sang, par la soif de pouvoir et de domination, eux-mêmes jouets d’un système bien plus grand qu’eux et qui les dépasse totalement, et qui de l’URSS n’a pas manqué de se transposer en Russie. En-tout-cas, un monde définitivement violent et schizophrénique, tout comme les personnages qui se cherchent encore dans le soviétisme disparu et cohabitent avec difficulté avec leur présent. Et avec la guerre en motif de fond à Grozny ou Damas, qui se rejoue sur les terrains de paintball. Une réalité des grands, de ceux qui sont dans le secret, vis à vis du monde que l’on voit, celui de tous les jours, où l’on fait semblant alors que le premier rien n’est factice : jeu, réalité, plus personne ne sait distinguer la réalité. Encore une fois, on retrouve des hommes incapables de s’adapter à la transition soviétique, lui le savant désavoué. On ressent cette fracture entre ancien et nouveau monde et avec en prime ce poison magique Le débutant, capable d’effacer n’importe qui sans laisser la moindre trace derrière lui, un poison digne des plus grandes machinations du règne soviétique. Ni meilleur, ni pire que ses collègues, Vyrine, pure produit des services secrets soviétiques, est l’emblème du changement de régime, où les anciens favorisés deviennent parias. 

Kalitine savait que ce qu’il avait inventé, produit, n’étaient pas seulement des armes mortelles spécifiques, conditionnées dans des ampoules. Ce qu’il créait, c’était la peur. Il aimait cette pensée simple et paradoxale : le meilleur poison, c’est la peur. L’empoisonnement le plus réussi, c’est quand un homme s’empoisonne lui-même. Et ses créations à lui, Kalitine, n’étaient que des vecteurs , des semeurs de peur. Même le Débutant, si parfait soit-il. D’ailleurs, le Débutant était unique aussi dans cette autre compétence.

J’ai beaucoup aimé ce roman qui nous plonge dans ce monde obscur qui existe et n’existe pas, qui n’a pas de nom, c’est aussi passionnant de découvrir les dessous des services secrets soviétiques au sein desquels l’utilisation de toxines mortelles pour effacer les gêneurs de la surface de la terre semble être une tradition qui se perpétue allègrement. Merci aux Éditions Noir sur Blanc de nous proposer la plume de Sergueï Lebedev, dont on pourra retrouver d’autres titres publiés antérieurement aux Éditions Verdier. 

Kalitine s’en amusait, c’était un reliquat de conscience paysanne archaïque. Il savait bien que les bulldozers n’avaient pas déterré d’ossements et qu’on ne fabriquait aucun supersoldat dans les laboratoires. Bien sûr, il était étonné que, malgré toutes les mesures de confidentialité, un mince filet d’information puisse filtrer à l’extérieur, comme si ces gens attardés et encroûtés disposaient aux aussi d’informateurs : les bêtes, les oiseaux, les rosées, les arbres, les herbes. Mais ça, c’était le problème de la garde. Kalitine, lui, aimait cette image de citadelle mystérieuse, effrayante, qui avait le pouvoir sur les environs. Si les habitants du lieu n’avaient rien su du tout, cela aurait été dommage. Cela aurait ôté du sel à sa vie.

Mais ce jour-là Kalitine se sentit agressé. Les gens s’étaient amassés, ils chuchotaient entre eux. Leurs attitudes, leurs habits usés, leurs visages fatigués, leurs silhouettes asexuées qui avaient perdu tout caractère masculin ou féminin, ne gardant que les traces d’un labeur pénible, tout cela ne promettait rien de bon.

Des visages, des visages – Kalitine les vit soudain de tout près, témoignages criants des maladies cachées des corps, visages étirés, camus, asymétriques, avec des verrues garnies d’un horrible poil, des sourcils broussailleux au-dessus d’yeux éteints. Les visages grimaçaient, faisaient la ronde autour de la voiture, le regardant droit dans les yeux, découvrant des dents jaunes et irrégulières comme celle du singe.

– Ça, vous voyez, c’est notre travail, dit calmement Kazarnovski, avec une certaine froideur.

Kalitine vit ce qu’il voulait dire.

Une mère et sa fille faisaient la queue. Le corps de la petite fille était enflé, flasque, ses yeux ternes au blanc trop grand, ses cheveux rares, grisâtres. Son corps lourd était soutenu par des jambes maigres comme des pattes d’oiseau ; ses sandales trouées laissaient voir des orteils sans ongles.

La rentrée littéraire des Editions Noir et Blanc, c’est aussi

Mobilisé par l’armée italienne en 1942, Eugenio Corti, l’auteur inoubliable du Cheval rouge, prend part, comme jeune officier d’artillerie, à l’épopée du front de l’Est. Encerclées dans une poche aux côtés de la 298e division allemande, plusieurs divisions italiennes, désemparées, vont être anéanties par un ennemi féroce et un froid polaire. Seuls quelques-uns des 30000 compagnons du jeune écrivain retrouveront leur patrie. De ce fourvoiement honteux que l’on s’efforçait d’oublier – l’alliance avec l’Allemagne –, la campagne de Russie était l’épisode le plus douloureux. Une génération entière avait été engloutie dans cette guerre qui n’était pas la sienne, absorbée à jamais par l’immensité russe et les camps. L’un des rares survivants de cet enfer en a rapporté un récit minutieux, insoutenable de précision, et pourtant porté par une inextinguible espérance. Ce texte bouleversant est la trame historique ayant servi à Eugenio Corti pour écrire son chef-d’œuvre, Le Cheval rouge.

Au début du XXsiècle, Nathan Stramer revient des États-Unis dans sa ville natale de Tarnów, une ville industrielle du sud de la Pologne, où la moitié de la population est juive. Il y rencontre sa femme, Rywka, et devient le père de six enfants que l’on va voir grandir : à peine sortie de l’enfance, Rena tombe amoureuse d’un homme marié ; Rudek fait des études de philologie classique, mais, réaliste, il dégote un emploi au syndicat de la bougie ; Hesio et Salek succombent à leur fascination pour l’idée du communisme et sont menacés d’arrestation, tandis que les plus petits, Wela et Nusek, bouillonnent d’impatience.

2 commentaires sur “Le débutant

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