Le magicien

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Une existence hors du commun adossée à une histoire familiale extraordinaire, une œuvre littéraire majeure couronnée par le Prix Nobel, et la traversée de toutes les tragédies politiques de la première moitié du XXème siècle – voilà comment on pourrait résumer la vie de Thomas Mann en quelques mots. La prouesse du Magicien consiste à nous faire vivre de l’intérieur – comme seul le roman peut le faire – cette vie exceptionnelle.
Thomas Mann naît dans une famille de riches bourgeois hanséatiques dont il fera le portrait dans Les Buddenbrook, son premier roman qui fut aussi son premier succès. Mais le déclin de sa famille tout autant que sa quête d’un ailleurs le mène à Munich, où il épouse la riche et fascinante Katia Pringsheim. Avec et grâce à elle, il construit patiemment une œuvre protéiforme en même temps qu’un paravent de vie confortable qui le protège de ses démons : son attirance pour les hommes. Pour ses six enfants nés entre un voyage à Venise et un séjour dans un sanatorium – qui seront transposés dans La Mort à Venise et La Montagne magique – il restera à jamais ce magicien enfermé dans son bureau qu’il est interdit de déranger.
Colm Tóibín raconte avec le même bonheur la naissance de quelques chefs-d’œuvre de la littérature européenne que l’existence d’abord agitée, puis tragique, d’une grande famille, mais il excelle surtout dans l’évocation de la vie intérieure du romancier. Sa mue de grand bourgeois conservateur en intellectuel engagé face à la montée du nazisme, puis dans la douleur de l’exil, est dépeinte avec la même intensité que sa solitude et sa difficulté à être aimé. Heinrich, Klaus et Erika Mann, Christopher Isherwood, Bruno Walter, Alma Mahler et Franklin Delano Roosevelt peuplent la vie du grand écrivain et deviennent ici autant de personnages romanesques. Colm Tóibín entretisse tous ces fils littéraires, intimes, historiques et politiques dans une grande fresque qui se confond avec l’émouvant roman d’une vie : celle d’un génie littéraire et d’un homme seul qu’on appelait le magicien. 

Colm Tóibín

608 p.

Grasset

The Magician, 2021

Une traduction de Anna Gibson

Ma Note

Note : 5 sur 5.

– Weimar, c’est Buchenwald. Voilà ce qu’est Weimar.

– Munich est-elle Dachau ? Chaque ville allemande, grande ou petite, est-elle à ce point corrompue ? Ne puis-je pas récupérer le mot « Weimar », et le rendre à la langue comme appartenant à Goethe ?

Netgalley réserve décidément de bien belles surprises, et cette biographie du célèbre écrivain allemand Thomas Mann, publiée aux Editions Grasset, en fait partie. La mort à Venise a été l’un de mes premiers coups de foudre littéraire, je l’ai d’ailleurs relu récemment, puis ce fut Le docteur Faustus et enfin La montagne magique. La nouvelle a conservé sa magie sur moi, aujourd’hui comme hier. J’ai depuis eu l’occasion de lire son frère, Heinrich Mann, j’ai également la biographie de son fils Klaus Mann qui attend sagement entre deux rayons : je suis ressortie de cette lecture avec une tendresse particulière pour la famille Mann, et pour ce patriarche dont le nom n’a pas pris un millimètre de poussière depuis sa mort. Cette biographie est, à mon humble avis, indispensable pour les lectrices et lecteurs intéressés par Thomas, par les autres membres du clan Mann ou par curiosité pour la littérature allemande. Ce fut l’occasion de découvrir l’auteur irlandais Colm Tóibín, dont le nom m’était familier, mais l’occasion de lire l’un de ses titres ne s’était encore jamais présentée.

L’ouvrage est épais, la vie de Thomas Mann est longue et tumultueuse, son œuvre est dense : tout commence à Lübeck, deuxième plus grande ville allemande située sur la côte Baltique, et tout finit à Zurich. Et entre les deux villes, il y a Munich, la Suisse, les Etats-Unis, la Suisse-bis. Il y a Heinrich et Julia avec Heinrich, Thomas, Lula, Carla et Victor, parents et fratrie, puis Katia, et Erika, Klaus, Golo, Elisabeth, Monika, Michael, épouse et enfants. Et de fil en aiguille, il y a Les Buddenbrook, La Mort à VeniseLe docteur Faustus… Et la première, puis la Seconde Guerre mondiale. De quoi largement couvrir les six cents pages de cette biographie exhaustive et passionnante, si tant est que le sujet vous intéresse, qui couvre la première moitié du XXe siècle et une Europe en pleine mutation politique et sociale. 

La vie de Thomas Mann suit le courant de ce changement d’époque : de l’Empire allemand et de l’empire claustro-hongrois d’avant-guerre, altier, clinquant, un nouvel ordre européen se met en marche, les cartes sont redistribuées, les empires s’éteignent. La famille Mann tant bien que mal réussit à conserver son train de vie, le succès littéraire de Thomas est presque immédiat avec Les Buddenbrook et ne se démentira jamais, ce qui lui permettra de mettre sa famille à l’abri de la première puis de la seconde guerre mondiale alors même que Katia, sa femme, est d’ascendance juive. L’auteur irlandais retrace avec réalisme la construction progressive du mythe, qui a donné quelques-unes des plus grandes œuvres allemandes. Preuve en veut le titre empreint d’un symbolisme puissant qui fait allusion aux jeux du père de famille avec ses enfants, lors des rares moments qu’ils passaient ensemble. Ce n’est pas seulement un écrivain talentueux, novateur, c’est un leader, un homme de poigne, un prestidigitateur qui use de son alchimie dans ses romans en transformant une réalité terne par le biais du philtre de son écriture, qui vous envoûte sans même sans rendre compte. C’est un homme qui a su transmettre son engouement pour la littérature, qu’il a d’ailleurs en commun avec ce frère si différent de lui, notamment à chacun de ses enfants, qui chacun a sa manière mènera une existence de femme et d’homme libres de faire leurs propres choix.

Comme tout à chacun, Thomas Mann a ses côtés plus obscurs, une facette de lui un peu moins glorieuse hors de portée du commun de ses lecteurs : une vie d’artiste aux dépens de sa famille proche, des choix faits dans le souci unique de protection des siens, du moins c’est comme cela qu’on peut voir les choses, dans la mesure où il a longtemps choisit de ne pas se positionner sur le parti à prendre pendant les deux guerres. Alors qu’Heinrich a fait le choix de crier publiquement sa réprobation totale de la politique allemande en 1914 et en 1939, Thomas Mann a pris l’option de préserver d’abord sa réputation d’écrivain, ce qui signifie aussi préserver les finances familiales, en séparant son œuvre de la politique de l’époque. Alors qu’Heinrich n’a pas hésité à crier publiquement sa réprobation totale de la politique allemande en 1914 et en 1939, Thomas Mann a d’abord eu en tête de préserver d’abord sa réputation d’écrivain, ce qui signifie aussi préserver les finances familiales, en séparant son œuvre de la politique de l’époque. Et l’auteur irlandais démontre à quel point son mariage avec Katia, qui est davantage un mariage d’arrangement que d’amour, l’a servi durant toutes ces années, derrière ses succès littéraires. 

Et ce qui reste le plus digne d’intérêt à mes yeux, c’est le contexte d’écriture de ses œuvres principales, que l’on découvre ou que l’on redécouvre sous un autre jour : j’ai lu La montagne magique il y a près de douze maintenant et le processus de sa conception, le séjour au sanatorium de Katia Mann, m’a précisément remis en mémoire cette atmosphère mélassée, sucrée, collante, qui prend au piège quiconque y séjourne à l’instar de la patiente allemande. On revit La mort à Venise, née de la propre expérience de l’auteur pris sous le charme vénéneux d’un jeune éphèbe. On visualise Les Buddenbrook polaroïd de la famille Mann, celle de Julia et Heinrich, au temps de leur position de notable dans cette Allemagne d’avant-guerre, parangons d’une bourgeoisie qui sera longtemps leur étendard.

« Je suis sûr qu le monde t’est reconnaissant de l’attention sans partage que tu accordes à tes livres, mais nous, tes enfants, nous n’éprouvons aucune gratitude pour toi, ni d’ailleurs pour notre mère, qui était toujours de ton côté. Il est difficile de penser que vous êtes restés dans votre hôtel de luxe tous les deux pendant qu’on enterrait mon frère. Je n’ai dit à personne à Cannes que vous étiez en Europe. Les gens ne m’auraient pas cru.

Tu es un grand homme. Ton humanité est universellement appréciée et applaudie. Je suis sûr que tu es couvert d’éloges en ce moment même en Scandinavie. Cela ne te dérange probablement pas que ce sentiment d’adulation ne soit partagé par aucun de tes enfants. En m’éloignant de la tombe de mon frère, je voulais que tu saches l’immense tristesse que je ressens en pensant à lui. »

Merci à Colm Tóibín de nous avoir donné un éclairage unique sur la complexité de la famille Mann, de Thomas Mann qui a sans doute été bien plus écrivain qu’époux et père. Et de ce drôle de duo antithétique et fraternel ambivalent qu’ils forment avec Heinrich, un auteur pas moins doué que son frère, l’un très engagé, l’autre se complaisant dans une neutralité un peu trop confortable, peut-être : autant l’écrivain Thomas Mann est grand et il a sans aucun doute réussi avec succès à s’accomplir à travers l’écriture, autant l’homme, plus fragile dans ses positions, ne ramènera pas le prix Nobel de la paix ou de l’altruisme. Ou du courage. S’il y a beaucoup d’actes manqués dans sa vie personnelle, il semblerait que l’écriture lui serve, à certains moments, à transcender cette impossibilité à s’accomplir totalement. Et encore une fois, La mort à Venise semble apparaître, d’après le récit de Colm Tóibín sur la personnalité de l’auteur allemand, comme une variation fantasmée, projetée de ce qu’il a vécu, là où le reste de la famille Mann n’existerait pas. Et Thomas, c’est aussi le paradoxe incarné de plusieurs générations qui se succèdent, s’opposent diamétralement, celle du classicisme d’un Goethe et de Weimar au Weimar des tortionnaires et du camps de Buchenwald.

Thomas commença à se rendre à des réceptions où il pensait pouvoir croiser Schönberg. De tous les artistes allemands, Schönberg était selon lui le plus important.

Avec son invention du dodécaphonisme, il avait établi de façon très claire la théorie de l’atonalité en composition classique. La musique allemande en avait été changée de façon fondamentale.

Thomas ne souhaitait pas devenir proche de Schönberg ni parler avec lui de son travail. Il voulait l’observer, se faire une idée de lui. Depuis le début, depuis leur toute première rencontre, il savait presque ce qu’il était en train de faire.

Pour son roman, il imaginait un compositeur vivant en Allemagne dans les années 1920 ; un homme qui avait scellé un pacte avec une force obscure afin de réaliser sa grand ambition. Il voyait déjà la forme du livre qu’il écrirait. Son narrateur s’appellerait Zeitblom ; ce serait un humaniste allemand, ami du célèbre compositeur. Zeitblom, dans le roman, serait l’observateur, celui qui notait et filtrait l’information. L’autre protagoniste, le musicien de génie, serait un personnage hanté, sombre, inaccessible. Il semait la destruction, y compris, à la fin, la sienne propre. L’âme de ceux qui l’approchaient se flétrissait à son contact.

Thomas sourit à la pensée que les doux cieux californiens, les beaux matins calmes où il prenait son petit déjeuner au jardin, l’abondance, la beauté sans faille, n’avaient pas réussi à le faire changer. Les ciels gris, les printemps pluvieux, les longues nuits d’hiver, la lumière rasante sur l’Isar, la météo rétive de Lübeck, tout cela avait forgé une sensibilité si compacte qu’elle ne pouvait être modifiée ni même affectée par un séjour prolongé au paradis. Ainsi; son roman ne montrerait aucun signe qu’il ait jamais quitté l’Allemagne.

Thomas Mann, c’est aussi

Thomas Mann, que ses enfants et ses proches appelaient « le magicien » et qui s’intéressait à tout, s’est naturellement intéressé à la magie. Le magicien dont on trouvera le portrait dans Mario et le magicien est un inquiétant hypnotiseur de foire. Il exerce sur son petit public un pouvoir comparable à celui des dictateurs sur les foules. Aussi cette nouvelle, qui raconte des vacances familiales dans l’Italie mussolinienne, a-t-elle pu apparaître comme une satire du fascisme. Elle est, plus généralement, une interrogation sur la nature de la volonté et sur les limites de la liberté individuelle. Les récits qui suivent l’apologue du magicien : Expériences occultes, Doux sommeil, Seize ans, entre autres, prolongent cette exploration de l’inconnu où l’auteur de la Montagne magique est vraiment dans son élément.

L’ÉIu est l’histoire d’une généalogie pervertie, avec secrets d’alcôves, scandales étouffés, transgressions de tous ordres, accumulations d’incestes. A vous donner le vertige, dit l’un des personnages. Grégoire est le fils de jumeaux princiers et incestueux qui l’ont abandonné sur les flots, dans un tonnelet. Recueilli par des pêcheurs, élevé dans un monastère, à dix-sept ans, il part à la recherche de ses parents et arrive aux portes d’un royaume gouverné par une reine. Après avoir vaincu un «fat impudent et poilu» qui faisait une «guerre d’amour» à la souveraine, Grégoire épouse cette dernière, qui n’est autre que sa mère. Le secret découvert, il quitte son royaume et se fait enchaîner sur un rocher nu, sans autre nourriture que le suc de la pierre. Au bout de dix-sept ans, il ressemble à un porc-épic, couvert de lichens. C’est dans cet état que le trouvent les messagers de Rome, qui parcourent le monde à la recherche du nouveau pape, désigné par l’Agneau de Dieu.

4 commentaires sur “Le magicien

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  1. Je pense que ce titre pourrait davantage te plaire, la biographie de Thomas Mann est passionnante. Et puis, je crois que dans les biographies, l’auteur est davantage en retrait derrière la vie qu’il écrit. Je note « Maison des rumeurs » à éviter alors 🙂

    Aimé par 1 personne

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