L’Antarctique

Claire Keegan, Editions 10/18, 215 p.

Quinze nouvelles composent ce recueil. Quinze nouvelles ancrées en Irlande, Angleterre ou pour quelques-unes d’entre elles aux Etats-Unis. Du fond de la campagne irlandaise à la ville âpre et froide, Claire Keegan embrasse la destinée d’individus simples à la vie ordinaire et raconte leurs difficultés et leur incapacité à accomplir leur destin, à surmonter leurs échecs, à se satisfaire de la vie qu’ils se sont bâtis ou même à s’adapter aux changements qui s’opèrent. Des nouvelles toutes aussi différentes les unes des autres, de la mère de famille à bout de souffle, qui s’échappe le temps d’un week-end pour vivre une aventure extra-conjugale, à la jeune éternelle célibataire qui rencontre, le temps d’une romance, l’amour de sa vie, Claire Keegan s’intéresse à des individus, souvent isolés, parfois maltraités par la vie ou qui font le choix d’une mauvaise rencontre ou, au contraire, qui ratent la rencontre.

KEEGAN

          Acheté au détour d’un passage en librairie il y a quelques années déjà, j’ignorais que je détenais une telle perle sur mes étagères. Claire Keegan est une jeune auteure irlandaise, qui, à ce jour a publié deux recueils nouvelles, genre dans lequel elle excelle, ainsi qu’un roman Les Trois Lumières. Au risque de paraître redondante, j’aime les recueils de nouvelles, elles permettent de se faire une idée sur le style d’un auteur et de savoir rapidement si celui-ci va vous plaire ou non. Un de mes meilleurs souvenirs reste la découverte de Guy de Maupassant, en classe de sixième, à travers ses nouvelles, qui m’ont profondément marquée.

          La première nouvelle éponyme L’Antarctique conte l’échappée d’une épouse et mère de famille en ville pour quelques jours. Loin de la routine familiale de son foyer, le sentiment de liberté qui naît en elle est tel qu’elle en vient à vouloir tromper son mari. C’est ainsi qu’elle ira dans un pub et les choses iront de mal en pis..Soyons clair, cette première nouvelle m’a littéralement coupé le souffle: on assiste à la lente descente aux enfers d’une femme tout à fait ordinaire qui souhaitait seulement faire une pause dans une vie oppressante et sans répit. Claire Keegan sait donner le juste rythme et distille la juste dose d’éléments pour insuffler cet espèce de sentiment d’angoisse qui nous envahit lorsqu’on pressent que quelque chose de terrible est sur le point d’arriver. Doucement mais sûrement, le sentiment de malaise augmente jusqu’au dénouement fatal, irréversible. L’auteure n’exprime jamais réellement, et expressément, ce sentiment de peur, d’horreur, de résignation qui envahit l’héroïne, tout comme il envahit le lecteur-témoin, elle préfère utiliser des images bien plus fortes et percutantes comme celle de l’antarctique.

Quand elle était petite, on lui avait dit que chacun avait sa propre vision de l’enfer, le pire des scénarios possibles pour soi. « Je pensais toujours que l’enfer serait atrocement froid, un lieu ou l’on resterait à moitié gelé mais sans perdre complètement connaissance et ou l’on ne ressentirait jamais vraiment quoi que ce soit, a-t-elle dit. Il n’y aurait rien, juste un soleil glacial et le diable, là, qui vous surveillerait. »

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Lough Tay, République d’Irlande

          Une fois cette nouvelle lue, je me suis demandée si les quatorze autres textes allaient être du même acabit. Oui et non. Oui, car l’écriture est toute aussi forte et expressive, son pouvoir suggestif et métaphorique est tout aussi redoutable. Non, car Claire Keegan aborde d’autre thèmes, bien différents. La force de l’auteure ne réside pas tant dans la gravité et dans l’importance des sujets qu’elle traite. La simplicité de ses thèmes ne fait que relayer le don qui est le sien à mettre à jour la souffrance d’individus embourbés dans leur solitude, de mettre l’accent sur le gouffre, invisible et indicible, qui sépare le mari de sa femme, de plonger le lecteur au cœur de ces familles déchirées. Les rancœurs et les haines sont sourdes, emmurées dans un silence éloquent: souvent, ses personnages sont peu causants à l’image de cette Irlande acerbe, rustique, sauvage. On ne dit que l’essentiel, la communication est basique, le reste passe par le regard. La violence est bien là mais sous-jacente, prête à jaillir à la moindre provocation. Les paroles laissent placent à la souffrance de ceux qui la portent, laquelle éclate violemment pour enfin laisser place au temps de la reconstruction et de la résilience. La nouvelle La soupe au Passeport qui dépeint un couple qui se déchire suite à la disparition de leur fille est forte de cette montée en puissance de cette douleur inconcevable, incommunicable qui a anéanti les deux parents jusqu’à peut-être un éventuel renouveau. Cette nouvelle est d’autant plus bouleversante en ces temps où chaque jour tous les journalistes de France ne manquent pas d’évoquer le calvaire que sont en train de vivre les parents de la petite Maëlys.

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Irlande

        Ces nouvelles sont prétexte à l’exploration d’un huis clos que l’auteure présente, pénètre subrepticement, analyse et dépeint. Et à un moment donné, se passe un déclic, tout comme Betty, personnage issue de la nouvelle Les Sœurs, lorsqu’elle se rend compte que sa sœur est rentrée définitivement à la demeure familiale, héritée conjointement à la mort de leur père, et qui se décide à agir pour « expulser » l’occupante indésirable du logis qu’elle a toujours occupé et entretenu alors que celle-ci faisait sa vie en Angleterre. Pas de cris, pas de sang, seul un geste plein de cruauté et d’agressivité refoulée qui finira par annihiler tout désir de cohabitation. Il s’agit aussi de dénoncer l’impossibilité pour certaines personnes de cohabiter ensemble, ou plutôt, de dénoncer cette impossibilité pour eux de se séparer avant qu’il ne soit trop tard et que les gens s’abîment les uns les autres ainsi ceux qui les entourent. Impossibilité à vivre vraiment ensemble, impossibilité de vivre séparément, Claire Keegan ne propose aucune solution, elle laisse ses personnages vivrent comme ils l’entendent jusqu’au point de non-retour. Ces relations impossibles sont vouées à la destruction tôt ou tard, on le comprend vite: chaque cellule familiale, décrite dans chaque différente nouvelle, se situe à un stade différent. Quoi qu’il en soit, on subodore que l’un des individus sera sacrifié, le plus faible, le plus seul, sur l’autel de l’aveuglement, de l’égoïsme et de la lâcheté individuelle ou collective. On ressent parfaitement cet espèce de bataille sous-jacente, de la solitude désespérée dans laquelle les individus sont si profondément ancrés, de ces gens qui ne se supportent plus mais qui restent ensemble par « nécessité »: personne n’ose briser la cellule familiale, par habitude, par peur de l’inconnu, pour raison pécuniaire ou pour tout autre motif, même si l’ailleurs représenterait peut-être une fenêtre ouverte au bonheur. La famille, de quelle forme qu’elle soit – traditionnelle, recomposée, en devenir – est un exercice difficile tout comme la communication entre les individus est difficilement réalisable. Le discours directe, qui transpose les dialogues, est d’ailleurs rare et peu fourni, il est souvent constitué de répliques isolées, de bouts de phrases composés uniquement de quelques mots: à la parole de l’un s’oppose le silence obstiné de l’autre comme dans La caissière chantante, qui dépeint la vie une fratrie, composée de deux sœurs, qui finissent par découvrir l’innommable dans la rue où se trouve la maison qu’elles habitent seules depuis le décès de la mère.

          Entre les taiseux, les menteurs ou simplement les dissimulateurs, les non-dits submergent cette société irlandaise, où l’essentiel consiste finalement à essayer de vivre simplement et de survivre. Non-dits à l’image de la langue de Claire Keegan aussi économe en mots que puissante par ses images et les sentiments qu’elle sait provoquer chez son lecteur: une campagne et un pays austères et bruts à l’image de ses habitants ne faisant que se refléter à travers son écriture concise et brève, incisive, sans concession qui laisse toute la place aux personnes, aux objets même, à leurs regards et sentiments, qui ne s’expriment pas forcément avec les mots. Les bruits, tels les crépitements d’une machine à coudre, les ronflements du voisin, la radio allumée, les cancans des femmes du quartier, le chant aussi  bien que les regards – l’éclat des bijoux clinquants, les odeurs – la fumée de cigarette, les relents de cendre froide du cendrier ou même le goût – la saveur lactée et écœurante sur le palais de la jeune narratrice.

          Les questions ne trouvent souvent aucune réponse et laissent place à la sensibilité du lecteur pour y répondre de lui-même. Car, bien souvent, les fins des nouvelles sont plutôt abruptes, à mon sens, il n’y a réellement de dénouement comme si l’auteure ne voulait pas apporter une fin ferme et définitive à ses histoires mais tenait à laisser en suspens le destin de ces hommes et femmes, dont nous n’avons su appréhender qu’une bribe de vie. Elle a ainsi conscience que ces quelques pages ne sauront satisfaire à comprendre l’exhaustivité d’une vie entière.

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Claire Keegan

          Habile psychologue, Claire Keegan possède une finesse d’esprit et d’écriture assez rare. Elle pointe du doigt et creuse les grandes fêlures de ses personnages abîmés, malheureux dans leur vie, momentanément ou définitivement, de familles escagassées, d’une société impitoyable qui s’épuise dans les erreurs et les faiblesses de ses individualités. Avec une telle acuité d’esprit, elle est la preuve que parfois, une écriture brève mais efficace est parfois terriblement plus éloquente qu’une logorrhée sans fin.

          Surtout, ne passez pas à côté des textes de Claire Keegan, accordez-vous deux heures pour lire, explorer et savourer L’Antarctique, qui reste, à mon humble avis, un de ces recueils qui rendront votre journée meilleure.

 

Mardi, lorsqu’il rentre chez lui, le break est garé dans l’allée. Sa femme est dans la chambre de la fillette. Il l’entend la-bas. Elle a remonté le mécanisme du coffret à bijou de l’enfant. Il sait qu’elle est assise là-bas sur le lit de la fillette, qu’elle regarde la petite ballerine en plastique tourner sur son ressort, qu’elle se tourmente. Il entrebâille la porte et glisse un coup d’oeil à l’intérieur. Sa femme le transperce, le dépasse du regard, comme si elle voulait distinguer derrière lui une image dont il la prive. Il est devenu le mari invisible.

« Hé, ho » dit-il.

Il s’approche, s’assoit sur le lit et lui pose une main sur la cuisse. Elle rejette cette main à la façon dont elle chasserait un serpent de ses genoux, attrape le coffret à bijoux et quitte la chambre. Lorsque Franck se dirige vers le salon, il la voit assise dans la galerie, entend la musique, qui ralentit à mesure que le ressort se détend. Ce soir, il ne soucie pas de dîner. Il prend une bouteille de Scotch dans le placard des alcools et l’emporte dans sa chambre avec le journal. Il lit les manchettes, la page des sports et le carnet de deuil, puis va dans la salle de bains et s’assoit sur le siège des toilettes. Lorsqu’il lève les yeux, il voit, accroché au mur, un agrandissement de sa fille qui n’était pas ici la veille. C’est une photo d’elle en porteuse de fleurs au mariage de la belle-soeur de Franck. Elle a une robe en satin rose longue jusqu’aux pieds, leur extrémité pointe à peine sous le bas du tissu. Elle tient un bouquet de roses blanches entourées de gypsophiles. Franck Corso assis là sur les toilettes cache son visage dans ses mains et pleure.

(La Soupe au Passeport)

 

Ma Note: ♦♦♦♦♦

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