Se cacher pour l’hiver

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Depuis la mort de son mari, Kathleen s’est refugié dans les montagnes, ou le propriétaire du snack du parc naturel l’a embauchée pour s’en occuper, été comme hiver, lors de la venue des randonneurs. En fermant l’échoppe un soir, elle voit débarquer un homme étrange, aux souliers de ville et aux vêtements fatigués, à l’accent russe. Peu à peu, ils font connaissance, elle apprend qu’il a fui l’Ouzbékistan et sa capitale Tachkent, même si l’homme reste assez taiseux et semble porter les stigmates d’un passé difficile. Kathleen réapprend elle-même à vivre et ressortir de sa tanière qui la tenait loin de toute civilisation depuis la tragédie passée, et son veuvage.

Sarah St Vincent

347 p.

Delcourt Littérature

Ways to hide in winter, 2020

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Il y a de ces romans qu’on ne choisirait que par leur couverture, et celui-ci en fait partie, d’autant qu’elle reflète parfaitement cette sensation que l’on a à la lecture de ce récit : cette sensation que laisse les immensités montagneuses enneigées, celles qui n’en finissent plus, comme ces déserts américains, avec son hiver interminable et cette neige qui tombe, non pas par flocon, mais par pelletées. Car c’est d’abord ce paysage des Blue Ridge Montains qui m’a plus dans ce roman, le silence, le calme et le froid sont rois au milieu des éléments naturels qui règnent, impitoyablement, toute forme de vie est au ralenti, en hibernation. Seuls quelques êtres se risquent à braver les grands froids du nord américain, des solitaires, ces êtres qui fuient quelqu’un ou quelque chose. Sarah St Vincent, avocate américaine spécialiste des Droits de l’Homme, signe là un premier roman réussi en lien avec ses origines de l’état de Pennsylvanie et son expérience professionnelle.

Kathleen est tout aussi sauvage que les montagnes dans lesquelles elle a choisi de se réfugier, de se terrer comme un animal effarouché, en fuite d’une vie qu’elle rejette de toutes ses forces. Les mètres de neige accumulés agissent comme une épaisse couche protectrice pour cette jeune femme craintive qui a choisi l’isolement comme ultime solution pour essayer de réparer en elle ce qui a été abimé. Kathleen est un animal blessé, et progressivement, au fil de ses ambulations dans ces paysages figés dans l’instant glacé, c’est à travers sa focalisation interne que son passé se dévoile peu à peu à mesure que la paix des éléments qui l’entourent s’imprègne peu à peu en elle. Cette même sérénité retrouvée qui a su me toucher, également, à travers les lignes de l’auteur, cet apaisement infini que propose les étendues enneigés.

Mais l’ataraxie, de la solitude ambiante, n’est pas sans fin, et évidemment il y a un élément perturbateur qui apparaît sous la forme d’un homme, Daniil, qui brise à la fois la solitude de Kathleen, et ses certitudes. Car avec lui un semblant de dialogue s’amorce et Kathleen retrouve peu à peu la parole. Le mystère habilement introduit par les flash-backs dans la vie de la jeune femme et la venue de cet étranger à l’accent étrangement russe donne encore davantage de profondeur au roman à l’atmosphère feutrée, ouatée, où la violence, des vies passées des deux protagonistes, est assourdie et voilée par la grandeur des éléments. L’auteure narre avec talent l’improbabilité de la rencontre de cette jeune Américaine, des fins fonds de la Pennsylvanie, et de cet Ouzbek de Tachkent la capitale, qui traine avec lui des boulets, que pas même la rigueur des tempêtes de neige ne permet d’effacer totalement.

Récit du retour progressif à la vie d’une femme presque anéantie avant l’heure, dans un contexte sépulcral qui porte encore les stigmates d’un passé meurtrier. La confrontation de ces deux âmes esseulées permet une plongée dans le passé, entaché de drames, de Kathleen, désormais veuve, qui l’a conduit à s’enterrer au bout du monde, que l’on vit avec un le même effroi glacé qui s’empare d’elle lorsqu’elle essaie de cerner l’homme qui lui fait face. À travers ce face à face inopportun qui prend d’autant plus d’échos au creux de ces montagnes, l’auteure réamorce la vie de son personnage principal, à travers sa resocialisation, qui exorcise ses démons à travers cette relation incertaine qu’elle noue avec ce fantôme.

C’est une écriture très intimiste qui nous amène aussi au plus profond des âmes des protagonistes mais qui sait explorer avec la même adresse les relations humaines, et leur mécanisme, avec une simplicité toute naturelle ; une force évocatrice puissamment mise au service de quelques rescapés d’une vie qui ne leur appartient plus, qui n’en est pas moins finie, mais qu’ils doivent remettre sur les rails. J’ai beaucoup apprécié ce roman, vous l’aurez sans doute compris, qui entraîne le lecteur dans les profondeurs de la nature, à ses limites ultimes, comme aux limites ultimes de soi-même. Histoire de la maturité d’une jeune femme qui apprend, dans l’inhospitalité du désert et de l’espace des Blue Ridge Montains, à vivre, faire ses choix et les assumer, pour pouvoir dépasser son histoire, et oublier ses cicatrices.

J’ai passé un très bon moment au creux de ce parc naturel avec Daniil et Kathleen deux rejetés de la vie, qui tentent de se connaître, se comprendre, s’apprivoiser. On sait d’avance que les quelques mois et instants qu’ils passent ensemble sont éphémères, une étape nécessaire dans leur vie, pour passer à autre chose, c’est d’ailleurs le charme de leur histoire. Cette bulle d’incertitude, de calme et d’ignorances, entretenues par la fraicheur ambiante, la pureté et la majesté des paysages, on la savoure tant qu’elle dure, car après il est temps pour les deux protagonistes de revenir dans la vie et de laisser derrière les traumatismes du passé pour l’une, d’assumer son passé pour l’autre. C’est un beau roman qui s’apprécie et se laisse déguster, notamment par ses longues et hypnotisantes descriptions de ces montagnes légendaires et de ce paysage étourdissant, lentement, c’est avec regret que j’ai quitté les montages de Blue Ridge.

Un vent froid m’a caressé le visage, et une douleur, toujours la même, m’a foudroyé l’épaule. Une main enfouie dans ma poche, j’ai bu une autre gorgée. Un peu plus loin, sur la départementale, une voiture est passée, envoyant des vibrations dans l’air glacial et figé.

Puis le parce s’est de nouveau drapé d’immobilité. Même en 2007, ce coin restait coupé du monde, tapi dans les forêts oubliées de Pennsylvanie, perché à la pointe la plus septentrionale de la chaîne des Blue Ridge Mountains. Au temps de mon arrière-grand-père, les deux carrières grouillaient d’ouvriers, mais de nos jours elles n’étaient plus que deux lacs jumeaux ou, si l’on avait observé depuis leurs profondeurs, on aurait pu apercevoir les jambes des nageurs et les fonds de canoës naviguant sans but. En été, du moins. En hiver, on serait pris au piège sous trente centimètres de glace et – la plupart du temps – j’étais la seule personne présente à des kilomètres.

Mon café terminé, j’ai écrasé mon gobelet dans mon poing et je suis rentrée, débarrassant au passage un cendrier sale d’une table. La porte a claqué derrière moi.

J’ai glissé mon livre de bibliothèque dans mon sac, puis d’un tour sur moi-même j’ai vérifié que j’avais bien tout éteint, le gril, la cafetière et la friteuse qui laissait une odeur d’huile chaude sur ma peau. J’ai balayé du regard l’espace réduit, passant rapidement sur les reflets flous de la jeune femme aux coudes pointus qui pivotait avec moi.

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