Le moine

Matthew Gregory Lewis, Editions GF Flammarion, 420 p.

Ambrosio, surnommé l’homme de Dieu, est prieur de l’ordre des Capuçins en l’église de Madrid. Jeune homme dévot et austère, il est réputé pour sa droiture et sa foi absolues, son éloquence religieuse qui envoûte les foules et qui remplit l’église à chaque office. À l’occasion d’un sermon, Antonia jeune ingénue, venue avec sa tante Leonela,  fait la connaissance deux cavaliers, Don Cristobal d’Ossorio et Don Lorenzo de Médina, qui s’éprend d’elle. Antonia est venue dans la capitale pour s’assurer la protection financière de l’héritier du domaine de Murcie, où elle logeait, le marquis de Las Cisternas. De son côté, Ambrosio malgré son extrême dévotion va connaître les affres de la tentation: comme les choses ne peuvent pas être simples, les uns comme les autres, dévots comme libre-penseurs, vont succomber à leur passion amoureuse dans une sorte de chassé-croisé plutôt sibyllin et ténébreux.

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          Le moine: le titre n’a pas l’air plus remarquable que cela et pourtant… Avec Ann Radcliffe, la littérature anglaise nous a laissé de formidables romans gothiques, mais elle recèle d’autres petits bijoux, un peu méconnus, mais qui raviront tous les amateurs du genre. Matthew Gregory Lewis nous vient tout droit du XVIIIe siècle, il a à peine vécu quarante-six ans. Le Moine est son véritable premier roman, considéré comme l’œuvre de sa vie, qu’il a écrit à peine la vingtaine dépassée. Et pourtant,  elle paraît avoir été écrite par un homme bien plus mûr. Lewis a par la suite écrit des comédies, des drames mais ce roman-là reste la pièce principale de sa vie d’auteur.

           Si vous connaissez Ann Radcliffe, Le moine atteint le niveau supérieur dans le registre gothique: les choses commencent assez sobrement, certes, mais s’accélèrent sérieusement au fur et à mesure que l’on explore les péripéties amoureuses de chacun des protagonistes. Le fil conducteur de tout ce charivari, Le moine Ambrosio, est au cœur de l’intrigue qu’on qualifiera de principale, mais pour arriver jusqu’à elle, Lewis introduit tout un tas de récits digressifs, non moins cruciaux et passionnants, qui rajoutent un peu plus d’épaisseur à l’intrigue du Moine. Roman enchâssé, il n’y a pas un seul récit, centré autour du Moine Ambrosio, et de sa déchéance, Lewis introduit également un récit autour de l’histoire de Raimundo de Las Cisternas et d’Inès de Médina, la sœur de Lorenzo, rentrée dans les ordres contre sa volonté, lequel s’entiche d’Antonia. Ces récits confèrent une dimension de roman courtois à cette narration: les cavaliers vont par monts et par vaux, l’Espagne, la France, l’Allemagne, pour retrouver et sauver leur bien-aimée, périples qui représentent une occasion en or pour l’auteur d’introduire tous les éléments fantastiques qui font de ce récit autre chose qu’une simple diatribe contre la perversion de la religion. Le fantastique prend des formes multiples ici: revenants, esprits supérieurs, manifestations surnaturelles… Ce qui m’a captivé, c’est que Lewis entretient soigneusement le flou quant à la réalité des apparitions qui parsèment le récit: autant chez Radcliffe, l’auteur apportait en fin de compte une solution plausible et tangible à toutes les manifestations des phénomènes fantastiques, autant ici absolument aucune réponse cartésienne n’est apportée et on ne sait jamais vraiment de quoi il ressort. Ce qui n’est, à mon avis, pas plus mal car le mystère et la magie sont préservés et on ne risque pas d’être déçu face à la trivialité du réel. D’ailleurs Radcliffe reconnaissait elle-même que ses textes avaient plus vocation à inspirer la terreur contrairement à ceux de Lewis, qui penchaient davantage vers l’horreur – ce que le Marque de Sade a lui-même relevé.

          Ces récits subalternes me semblent être comme une répétition ou une préparation du récit principal, qui regroupe tous les protagonistes disséminés dans ces narrations. Une sorte d’apothéose à un ensemble d’épiphénomènes, qui, isolés n’ont pas grandes conséquences. Car les derniers chapitres de ce roman apportent une autre dimension à ce texte, Lewis n’hésite pas à introduire la figure de Méphistophélès, ou le mythe de Faust, pour mieux signifier les abysses de la chute du Moine, attribuant ainsi une dimension quasi-mythique au texte. Sans oublier le coup de théâtre renfermé dans les toutes dernières pages du roman, qui rajoutent encore un peu plus à la tragédie de la damnation d’Ambrosio.

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Matthew Gregory Lewis

           La déchéance d’Ambrosio, présenté pourtant comme l’un des hommes le plus pieux qui soit, relève il me semble d’une critique acerbe de la religion. Mais il n’est pas le seul concerné par cette critique, on retrouve également la doyenne de sœurs du couvent de Sainte-Claire auquel est rattaché la cathédrale, l’abbesse perfide, mère supérieure et responsable de la chute et du destin d’Inès et de tant d’autres. Les deux personnes, et il est intéressant de voir que Lewis a choisi deux personnes de sexe différent, censées être les plus droites, vertueuses et pieuses, selon les lois de leur ordre, sont pourtant celles qui s’avéreront être les plus détestables, les plus corrompues, débauchées et perverties, que cela soit d’ordre moral ou, plus bassement, physique. Il est clair que la pratique à l’excès de la religion, l’ascétisme le plus total, n’amènent ici rien de bon, le refus du pardon d’Ambrosio envers Inès sera amèrement regretté par ce dernier, la dimension humaine ne vaut en aucun cas la dimension déiste. Si Dieu a su accorder son pardon à l’homme et ses pêchés, qui est un simple moine ou nonne pour s’opposer à sa volonté? La vision de Lewis apparaît très manichéenne en certains cas, car si Ambrosio pèche par excès de vertus, la nonne pêche par excès de vices, l’orgueil, la méchanceté et l’avidité. Finalement, ceux qui s’en sortent le mieux, ce sont ceux qui ont fait peut-être le plus preuve de modération et d’altruisme: car cette forme religieuse exercée par les deux religieux n’est-elle pas davantage la preuve, Lewis le dit, d’un orgueil et d’une estime de soi démesurés qu’une véritable preuve de leur foi? Ces deux personnages finissent par vivre plus par et dans le regard d’autrui que dans véritablement celle de Dieu et c’est ce qui finira par les perdre.

          Pour moi, ces deux personnages sont les plus significatifs et frappants du récit, spécialement Ambrosio que l’on voit peu à peu sombrer dans la noirceur de ses passions. Les personnages secondaires, en ce qui me concernent, sont un peu moins consistants, ils servent surtout à fabriquer et étayer les récits de l’auteur: même s’ils incarnent les uns les autres les valeurs à l’opposé de celles des deux religieux – la fidélité, la constance, la modestie…- ils sont à mes yeux un peu plus lisses que nos anti-héros, plus communs, parfois même agaçants: j’avoue avoir été assez irritée par Antonia, portrait-type de la victime naïve et ingénue jusqu’à l’extrême, sa tante Leonela, stéréotype de la veille fille un peu peau de vache mais terriblement sensible à la flatterie.

             Le talent narratif de Lewis est indéniable, si l’on se rappelle qu’il a composé ce texte à ses vingts ans (et en à peine dix semaines!), on ne peut que louer la précision, la justesse et la finesse de sa plume. L’écriture est claire, habile, joue très souvent sur deux registres (il a dû épurer son texte, qui a fait grand scandale à l’époque, de toutes allusions explicites sexuelles ou blasphématoires), avec des sous-entendus érotiques, spécialement lorsque la narration se recentre sur Ambrosio. Le Moine m’a tenu, sans aucun doute, en haleine de la première à la dernière page, avec ses retournements de situation ponctuels, et ce n’a pas été pour me déplaire!

Près d’une heure s’était écoulée depuis que Matilda était descendue dans les souterrains, et elle ne revenait pas. La curiosité d’Ambrosio était vivement excitée. Il s’approcha de l’escalier – il écouta – tout se taisait, sauf à de certains intervalles ou il saisissait le son de la voix de Matilda roulant dans ce labyrinthe de passages, et répété par l’écho des voûtes sépulcrales. Elle était à une trop grande distance pour qu’il pût distinguer ses paroles et, avant d’arriver jusqu’à lui, elles se confondaient en un sourd murmure. Il brûlait de pénétrer ce mystère; il résolut de désobéir à ses ordres, et de la suivre dans le souterrain. Il avança jusqu’à l’escalier, et déjà il en avait descendu quelques marches lorsque le courage lui manqua. Il se rappela les menaces de Matilda, et son sein se remplit d’une terreur secrète et inexplicable. Il remonta les degrés, reprit sa première position, et attendit impatiemment la fin de cette aventure.

Tout à coup il ressentit un choc violent. La terre trembla, les colonnes qui soutenaient la voûte furent si fortement ébranlées qu’à chaque instant elle semblait prête à l’écraser, et aussitôt il entendit un épouvantable coup de tonnerre. Après quoi, ses yeux se fixant sur l’escalier, il vit une brillante colonne de lumière courir le long des souterrains. Il ne la vit qu’un moment: dès qu’elle eut disparu, tout redevint calme et obscur. D’épaisses ténèbres l’entourèrent de nouveau, et le silence de la nuit ne fut interrompu que par le bruit des ailes de la chauve-souris qui volait lentement près de lui.

Chaque instant augmentait l’étonnement d’Ambrosio. Au bout d’une autre heure, la même lumière reparut, et se perdit de nouveau et aussi subitement. Elle était accompagnée d’une musique douce mais solennelle, qui s’élevait du fond des voûtes, et qui pénétra le moine de bonheur et d’effroi. Il n’y avait pas longtemps qu’elle avait cessé, lorsqu’il entendit sur l’escalier les pas de Matilda. Elle revenait du souterrain, la joie la plus vive animait ses beaux traits.

Ma Note: ♦♦♦♦♦

 

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