Tâches de naissance

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Otto Kadoke est un homme de quarante-deux ans, qui vit à Amsterdam et exerce la profession de psychiatre. Divorcé, il vit seul lorsqu’il ne part pas en intervention pour assister et secourir des personnes ayant attenté à leur vie. Il s’occupe aussi de sa « mère » vieillissante, qui se déplace difficilement, et aidée par deux auxiliaires de vie, sans-papier, népalaises, Rose et June. Alors qu’il intervient auprès d’une jeune femme, Michette Dubois, qui menace de passer à l’acte, Kadoke la fait hospitaliser d’office mais sa décision est dénoncée par Dekha l’interne qui l’assiste et le psychiatre du centre hospitalier, qui renvoie la jeune femme chez elle. Ébranlé par cette remise en cause de son jugement et ses compétences, Kadoke décide alors de débuter une thérapie peu conventionnelle et installe Michette chez sa « mère » afin qu’elle s’en occupe au quotidien, les deux jeunes népalaises ayant quitté leur poste quelque temps auparavant.

Arnon Grunberg

445 p.

Editions Héloïse d’Ormesson

Moedervlekken, 2016

Ma Note

Note : 2 sur 5.

Je suis rentrée dans le roman de ce romancier néerlandais, Arnon Grünberg, dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, avec envie et pas mal d’attentes, peut-être un peu trop apparemment. J’ai été échaudée. A priori, le résumé de la quatrième de couverture ne me laissait pas envisager un récit particulièrement heureux et enjoué, mais là encore, mes attentes ne correspondent pas à la réalité, et tant mieux.   

Ce roman a des qualités, même si je pense peut-être ne pas les apprécier à leur juste valeur. Le roman n’est pas aussi noir que je m’y attendais, l’auteur néerlandais a su insérer une note d’humour et de légèreté, qui évite à ce qu’il sombre dans le drame. Cela grâce justement à la « mère » de notre psychiatre, c’est le personnage fort du roman, et on ne peut que se féliciter de sa présence car à mon sens elle sauve le reste du récit, et par la même occasion, son fils, que j’ai détesté, mais j’en parlerai plus loin. Désopilante, sous ses airs de dureté, c’est une vieille dame aimante sans en avoir l’air, têtue, opiniâtre, facétieuse, franche, parfaitement consciente des défauts du fils prodigue, et qui n’hésite pas à lui lancer des piques à l’occasion. C’est un personnage d’une profondeur cachée, très déconcertant et si j’en dévoilais là davantage sur elle, je gâcherais à coup sûr l’intérêt du roman. Si la figure mère-fils tient le choc et représente même le socle de ce roman, c’est bien grâce à elle. De ce point de vue, l’auteur a eu un véritable éclair de génie. 

Il s’avance derrière elle. En effet, elle vient de l’écrire. « Le 26 août », et elle a précisé l’heure de sa belle écriture un peu tremblante: « 19h15, Otto tabassé ».

« Pourquoi fais-tu ça?

-Je consigne les choses importantes dans mon agenda ; comme ça, je ne les oublie pas. »

Tout d’un coup, elle feuillette fébrilement le carnet, comme prise de panique.

« Qu’est-ce que tu cherches?

-Je vérifie si tu as déjà été tabassé au cours de l’année. »

Je le disais précédemment, nous sommes sur du léger, du drôle, certainement pour atténuer le côté sombre et dramatique de ce psychiatre qui travaille auprès d’individus et d’adolescents absolument désespérés et abimés. Et l’autre point fort de ce roman c’est cette plongée dans le domaine psychiatrique, non pas du côté des malades mais du soignant, celui qui doit prendre en charge le patient et sa souffrance. Car dans la littérature, il me semble qu’on fait la part belle aux maladies et souffrances psychiatriques, et les malades, et nettement moins à celles et ceux qui y font face et les prennent en charge chaque jour. Le récit d’Arnon Grünberg a le mérite de nous plonger de ce côté bien peu exploré de l’univers psychiatrique, où le soignant doit trouver sa juste place, quelque part entre l’implication auprès de son patient et la prise de recul nécessaire par rapport à son mal afin de pouvoir le soigner correctement et efficacement. C’est dans ce conflit sans fin que le psychiatre Kadoke est plongé tout au long du roman, dont ses propres interrogations, face à l’interne qu’il encadre, et sa thérapie hors-norme, émaillent le récit.

Mais, globalement, le roman dans son ensemble ne m’a pas convaincue. D’abord le personnage principal, ce cher Otto Kadoke, m’a assez rapidement agacée, je l’ai trouvé insupportable à tout point de vue. Se cachant derrière un ton professionnel qu’il emploie pour imposer son autorité, et ses désirs, apparaît un homme pas tout à fait mature, incapable de s’assumer hors du cadre professionnel et qui a recours à toutes les femmes de son entourage pour assumer sa mère: les deux jeunes femmes sans-papiers népalaises, son ex-femme enceinte jusqu’aux dents, sa patiente esseulée et entaillée. Il a quelquefois un ton plaintif et larmoyant, qui a très vite été été rebutant. Il semble, en outre, bien fermé à toute forme de remise en question et même sur le plan professionnel, il s’avère être aveugle aux autres. De fait, on doute très vite de ses capacités à aider les malades, on se rend vite compte qu’il se décharge de tous et toutes afin de ne pas s’encombrer de la moindre responsabilité. Jusqu’à la faute professionnelle ultime, où il reste encore convaincu de sa toute-puissance et de son droit à disposer des gens, en l’occurrence de sa patiente, comme bon lui semble.

Je ne parlerais pas non plus – ou plutôt si – du fait qu’il s’éprend et il s’arroge le droit de disposer de Rose, la première femme qui passe, s’agissant ici de l’auxiliaire de vie népalaise de sa mère, à laquelle il ne laisse pas la possibilité d’exprimer son refus. De plus on ressent ce mépris latent des individus sans-papiers qui sont corvéables à merci, avec ce sens de la supériorité tellement naturel dont est pourvu ce fils si attentif. Le colonialisme n’est pas fini, son mouvement s’est seulement inversé : les colons n’ont plus à se déplacer dans d’autres contrées à exploiter, les gens sont maintenant opprimés et utilisés sur place. Pourquoi se compliquer la vie, après tout. Et le personnage est d’autant plus agaçant qu’il refuse de voir ce que Rose et son ami essaient de lui dire. Il se comporte de la même façon avec sa jeune collègue et ne comprend pas son comportement déplacé. Kadoke est paternaliste et arrogant, bouffi par un orgueil sans borne, même pas celles que sa profession exige et j’ai n’ai eu à aucun moment envie de me pencher plus avant ou de compatir à ses questionnements existentiels.

Ces gens sont si fiers. Inutilement. S’ils l’étaient moins, ils mourraient moins vite

C’est un homme trop sûr de lui, sans aucune trace de doute, que j’ai trouvé exécrable. Même si indéniablement le but d’Arnon Grünberg est atteint, celui de présenter un homme en échec personnel et professionnel – comment peut-on penser être utile à des patients à bout de souffle lorsque on ne prête la moindre attention à la parole d’autrui ? Et d’ailleurs c’est bien sa patiente qui souligne cela à travers ses provocations. À mon sens, le récit est un peu à l’image du psychiatre, il se regarde, il s’écoute parler, et à force, au bout de deux ou trois cents pages, il en devient lassant. En outre, un peu plus de concision aurait été la bienvenue, car j’ai eu la désagréable impression de souvent tourner en rond, notamment dans l’exploration du personnage principal, et au bout de trois cents pages, j’ai commencé à saturer. Aucune évolution, aucun changement, et j’ai fini ce livre en me disant que l’auteur n’a pas vraiment su comment conclure cette non-histoire.

Je n’ai pas détesté ce roman, il amène des pistes de réflexion somme toute intéressantes, notamment sur la façon d’intégrer son rôle de soignant, je suis loin d’avoir été séduite à force d’avoir été exaspérée. Les points négatifs ont largement pris le pas sur les aspects que j’ai pu appréciés et c’est dommage, car cette « maman » est un personnage réussi et pour le moins, inédit. J’avoue avoir soufflé de soulagement à la toute fin du roman, car les interrogations de Kadoke commençaient à très franchement me peser.

Dekha ne rit pas. « Je ne fume presque jamais, dit-elle. Je le fais pour toi. Tu donnes l’impression d’avoir besoin de quelqu’un avec qui partager ton vice. Je fume seulement pendant les fêtes. Es-tu vraiment déçu par ton métier, ou est-ce seulement un genre que tu te donnes pour impréssionner les internes? Tu crois que c’est sexy? La douce rancoeur du psychiatre qui fume à la chaîne?

Il veut répondre quelque chose, il veut lui expliquer que ce n’est pas un genre, qu’il a tout au plus légèrement forcé le trait. Mais n’est-ce pas ce qu’il convient de faire à chaque nouvelle rencontre? On essaye de se mettre en valeur, ne serait-ce que pour ne pas s’éffondrer en présence de l’autre. Pour rester cohérent, pour honorer sa réputation. Kadoke n’a pas quarante-cinq ans, mais il n’en est pas moins un des vétérans du centre de crise.

On les appelle. Un cas d’urgence. Enfin! Nombreux sont les cas d’urgence qui lui ont évité des conversations pénibles. Des confessions qu’il s’apprêtait à faire à des collègues et dont il se serait très certainement mordu les doigts plus tard. Mais le cas d’urgence l’avait sauvé. Comme aujourd’hui, peut-être.

Il est faux de penser que le patient a besoin de l’aidant, que la personne dépendante ne peut pas se passer de son auxiliaire de vie. La dépendance symétrique est tout aussi fréquente. Il n’est pas rare que celui qui aide ait tout autant besoin du dépendant que l’inverse. S’il n’éxistait pas de maladies mentales, les psychiatres devraient les inventer. Les cas de crise sont la planche de salut de Kadoke. Le centre est plus que son employeur, il est un élément-clef de son existence ; les crises dont souffrent ses semblables sont ce qui justifie son existence.

Pour aller plus loin

Amsterdam, dans les beaux quartiers. Jörgen Hofmeester, éditeur vieillissant, élève seul sa fille Tirza. Elle est tout pour lui et sa vie entière tourne autour du bien-être et de la réussite de cette enfant qu’il considère comme une surdouée. Au cours d’une soirée couronnant l’obtention de son baccalauréat, Tirza présente à son père son ami Choukri, un jeune Marocain avec lequel elle a décidé de partir passer plusieurs mois en Afrique. Instantanément, Hofmeester éprouve une véritable aversion pour ce garçon, en qui il voit un sosie du responsable de l’attaque du World Trade Center. Néanmoins, le week-end suivant, surmontant sa haine, Hofmeester conduit lui-même les deux jeunes gens à Francfort, d’où ils doivent s’envoler pour la Namibie. Les semaines passent. Sans nouvelles de sa fille, Hofmeester s’inquiète et part à sa recherche. Mais une fois sur place, il n’entreprend guère de démarches et se met à errer à travers le pays en compagnie d’une petite fille, une enfant des rues à laquelle il s’attache. Jusqu’au moment où il est rappelé d’urgence en Hollande : ceux qu’il cherchait au loin ont été retrouvés beaucoup plus près de chez lui… Hofmeester est-il un monstre ou une victime, un être pathétique en quête de dévouement absolu, faute de pouvoir établir d’autres rapports avec ses semblables ? Grunberg se plaît à entretenir le doute jusqu’à l’extrême limite, dans ce roman psychologique profond aux airs de thriller.

 » Renvoyé de son lycée pour indiscipline et absentéisme chronique, Arnon, le narrateur, exerce tour à tour et sans succès plusieurs petits boulots et rêve d’être acteur.
[…] La majeure partie du récit est ainsi consacrée à la dérive du narrateur dans un Amsterdam transfiguré en no man’s land crépusculaire, vaste et dérisoire supermarché concentrationnaire d’un sexe que le jeune homme hante à corps perdu, entraîné par une volupté amère, une jouissance convulsive qui, fait pour conjurer angoisse et mal de vivre, ne fera au contraire qu’exacerber ceux-ci. L’engrenage fatal et mortifère est décrit de manière violemment sarcastique, au moyen d’une écriture syncopée et dénuée de toute fioriture et qui dégage une indéniable force.

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