Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse

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Ce recueil de treize nouvelles mettent en scène des femmes, et des hommes, de cette nouvelle Slovénie, au détour d’un moment de leur vie quotidienne. L’auteure évoque les aspects d’un jeune pays indépendant qui vit désormais à l’heure européenne, et capitaliste. Elle y évoque souvent les travers de cette ouverture, sur un monde marketé par une disposition à la consommation qui ne cesse de croître, et les relations entre femmes et hommes. Si le pays a trouvé son indépendance, il s’agit maintenant aux femmes, slovènes ou non, de trouver la leur.

Agata Tomažič

205 p.

Belleville Editions

Česar ne moreš povedati frizerki, 2015

Ma Note

Note : 4.5 sur 5.

C’est un titre plutôt curieux que voilà, dédié à ces nouvelles de cette auteure slovène, Agata Tomažič. N’hésitez pas à aller lire cet article des Éditions Belleville, dans lequel cette dernière parle de son pays. Vous pourrez d’ailleurs y télécharger deux des nouvelles présentées Le Balcon et Peu réjouissantes prévisions, le premier récit étant l’un de mes préférés du recueil. L’illustratrice est , vous pouvez retrouver également une Storytelling la concernant sur le site des Éditions Belleville. La première nouvelle Le Roi Grenouille est au moins aussi curieuse et a toutes les allures d’un conte pour enfant. Elle reste pour moi la plus curieuse de tout le recueil. Mais, pour un peu que nous nous mettons à chercher un peu plus avant, on comprendra que la dimension allégorique de la métamorphose de cet homme en grenouille pour goûter à la joie de croasser librement dans le marais du coin, en révèlent beaucoup plus sur les influences, ou plutôt les sources d’inspiration de notre auteure issue de ce pays disparu, qui a implosé sous la pression de ses conflits ethniques.

J’évoquais précédemment le terme de contes mais nous n’en sommes pas si loin. Des contes modernes, qui s’ancrent dans cette réalité fin de siècle, désenchantée, désabusée, et qui sont par conséquents le reflet d’une forte désillusion générale et individuelle de l’homme qui n’aspire plus qu’à retourner à l’innocence originelle animale. Agata Tomažič slovène dresse un constat d’échec clair et retentissant, pas de doute à avoir, mais tout son art est d’y avoir mis suffisamment les formes pour que la critique ne prenne pas le dessus sur ces drôles d’histoires, qui se lisent d’un trait. Au fur et à mesure des nouvelles, se dévoile ce besoin impérieux de ces non-héros, qui étouffent dans la place qui est la leur, et finissent par se libérer de ces liens qui les rattachent à une prison invisible. Histoires de libertés retrouvées, d’êtres qui trouvent le courage d’écouter (ou pas) cette voix intérieure qui les poussent à la révolte. Qui n’a pas de retour, évidemment.

Alors qu’elle contemplait la baie et les bouts de terre éparpillés à travers la brume évanescente de sa fumée de cigarette qui s’élevait en spirale, elle pensa soudain que pour la première fois depuis une dizaine d’années, elle ne savait pas ce soir-là où elle allait manger ni même dormir. Elle inspira une autre bouffée avec délice. Peu réjouissantes prévisions

Au sein même de cette toute nouvelle société slovène, Agata Tomažič dessine la femme et l’homme, chacun dans leur rôle, qui pèse quelquefois un peu trop lourd sur leurs épaules. Et dans quelques-unes de ces récits l’homme reste au centre des courts récits d’Agata, et il n’est pas épargné! Une fois n’est pas coutume, la femme n’est pas uniquement celle qui incarne la futilité et la légèreté, celle dont la moquerie ne fonctionne plus tellement le cliché a été usé par la plume d’autres écrivains. Ce n’est pas elle qui apparaît comme la potiche écervelée car elle a la malchance d’être coquette. C’est son congénère masculin, et les uns et les autres retrouvent un semblant d’égalité. L’auteure procède à une sorte de déconstruction de l’importance du rôle de l’homme dans la vie de la femme, à travers elle, la femme retrouve sa liberté et son indépendance, l’homme obstacle ou simple moyen pour la femme de s’émanciper d’un joug illicite, d’un parasitisme tellement encombrant. La nouvelle La pièce manquante met en face les deux femmes, épouse et maitresse, d’un homme, menteur et manipulateur. L’auteure ne dit jamais ce qu’il faut faire, elle ne fait que montrer et suggérer cette autre voie. La vie a tant d’autres choses à montrer, que l’attachement presque pathologique à un seul homme apparaît comme un handicap existentiel. J’ai beaucoup aimé lire les nouvelles d’Agata Tomažič, qui se sert de son engagement féministe pour fabriquer sa voix d’écrivain, ou peut -être est-ce l’inverse. Elle décortique les liens, je parlerais davantage de rapports de force, qui les unissent, met en relief les contradictions qui les régissent, invitant sa lectrice, et son lecteur aussi je l’espère, à réfléchir sur les rapports qui régissent hommes et femmes. Le quotidien est finalement un matériau littéraire inusable, dérision dans la tragédie, sarcasme dans la gravité, d’autant plus si les rapports des deux sexes tendent à évoluer.

Dans la vie, il ne faut jamais faire ou subir des choses que l’on ne peut confier à sa coiffeuse. Et si ce genre de choses venait à arriver, il faut tirer la sonnette d’alarme. J’étais assise, la tête renversée en arrière, la coiffeuse en train de me laver les cheveux et un instant, j’ai eu peur qu’en me massant lentement le cuir chevelu, elle palpe mes pensées. Malaxer ces questions embrouillées, ces réflexions apeurées qui me trottaient dans le crâne. Celui qui arrache la renouée du Japon ne pense pas à mal

Une galerie d’histoires, de personnages qui n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est de vivre dans ce tout nouveau pays qu’est la Slovénie, tous mus par une propension ou une impossibilité à se libérer d’un joug qu’ils finissent pas éprouver comme tyrannique. Que ce soit leur propre corps, la mère, le mari, leur famille. L’auteure slovène a capturé des instants de vie, qu’ils se comptent en minutes, en heures, en jours, pour retranscrire cette sensation intense de délivrance, qu’ils ressentent et vivement tous différemment, à travers plaisir ou culpabilité de la transgression, soulagement. Comme un interlude de liberté, pour certains, dans leur vie, cette bouffée d’oxygène qu’ils inspirent à grands poumons et qu’ils stockent pour reprendre leur vie. Pour d’autres, c’est définitif et pour d’autres, encore, c’est une impasse.

J’ai ressenti certaines influences d’Agata Tomažič. La première nouvelle m’a fortement marquée, je crois qu’on ne peut pas ne pas nommer Kafka dans cette image d’homme qui se transforme en grenouille ou encore à Nicolas Gogol lors de la deuxième nouvelle Le Manteau. Même s’il n’est pas question d’une vieille pelisse mais d’un très moderne pièce Dolce et Gabbana parfait pour ce fringant jeune homme de ce début de XXIe siècle qui craint moins le froid que l’indifférence de ses pairs. Transparait aussi cette envie à retourner à un état naturel, une sérénité que seuls la nature et le monde animal peuvent accorder. Que ce soit par les grenouilles, les oiseaux, les chiens, la renouée du Japon, ou ces renards écorchés, il apparaît que c’est peut-être indirectement un appel à un retour à la simplicité.

J’ai eu un coup de cœur pour ce recueil d’une Slovénie ordinaire, mais diverse, libre, et féminine. Ma nouvelle préférée? Ne pouvant choisir, je citerais Une pièce manquante, sorte de dialogue indirecte entre l’épouse et la maîtresse, Le manteau et Le balcon. La dernière fois que je suis littérairement allée en Slovénie c’était, en temps de guerre, la deuxième, la patriotique, par le biais de Drago Jancar et de son extraordinaire Cette nuit, je l’ai vue. Ici, le pays a retrouvé une certaine quiétude, cela se ressent à travers ces courts textes, même si les enjeux sont différents. Peut-être celui de retrouver une indépendance totale et sans concession, nationale et individuelle, malgré une mondialisation qui pèse toujours plus sur le pays. Ce recueil d’Agata Tomažič est une belle porte d’entrée sur ce petit mais magnifique pays, celui qui s’en est peut-être le mieux sorti de l’éclatement de la fédération yougoslave.

Monsieur Pozun déglutit nerveusement en faisant passer la liasse des billets de vingts euros entre ses mains.

– Alors, jurez sur une personne ou sur une chose sacrée à vos yeux.

Matej attacha sa serviette autour des reins et contempla le plafond. Il réfléchit quelques instants puis il prononça la formule magique:

– Sur le manteau.

Monsieur Pozun cligna convulsivement des yeux.

-Quoiii?

-Je le jure sur un manteau. Dolce et Gabbana. Cent pour cent en poils de chameau, noir, 1 099 euros dans la boutique LJ rue Vosnjakova à Ljubljana. Encore trois spectacles et je pourrai l’acheter. J’ai déjà économisé 900 euros, mais comme je dois 90 euros pour la chambre avec salle de bains que je sous-loue la semaine prochaine, j’ai besoin d’un show supplémentaire devant les ouvrières de la filature Litija. Mais je l’ai déjà réservé, je connais le vendeur et il me mange dans la main, vous voyez ce que je veux dire. Une semaine tout au plus, et je me rechaufferai dans ce superbe manteau! Je le jure!

-Quel manteau? Quel Dolfe? Est-ce que tu te fous de moi ? Tu crois que tu vas m’extorquer de l’argent ? Tu veux que je te crève les pneus ou que je sabote tes freins?

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