L’enfance de Kaspar Hauser

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Bobitza dresse un bilan mitigé de sa vie. Désabusé par son métier d’agent littéraire, divorcé et condamné à des relations toxiques, il tente de se sevrer de l’alcool. Souvent il se remémore son enfance dans le Bucarest des années quatre-vingt, les plus dures du règne de Ceausescu, et sa jeunesse après la révolution de 1989. Le véritable « itinéraire d’une mauvaise graine », à l’image de l’orphelin célèbre du XIXe siècle, Gaspard Hauser, figure de proue de toute une génération sacrifiée, mais dotée d’une incroyable force de vie.

Résumé éditeur

Bogdan-Alexandru Stănescu

222 p.

Editions Phébus

Copilaria lui Kaspar Hauser, 2017

Ma Note

Note : 4 sur 5.

J’ai peu l’occasion d’évoquer les éditions Phébus sur ce blog, pourtant ils proposent de belles choses notamment ce roman, L’Enfance de Kaspar Hauser, sorti le quatorze janvier dernier. Adepte de la littérature d’Europe centrale, c’est avec beaucoup d’envie, et de plaisir, que je me suis attaquée à ce roman, après que les Éditions Phébus m’ont très obligeamment accordé l’accès numérique via Netgalley. L’auteur roumain Bogdan-Alexandru Stănescu est le traducteur de James Joyce et Paul Auster dans son pays, il a été directeur de collection chez l’une des grandes maisons d’édition roumaine, Polirom, celle-là même qui publie aujourd’hui l’auteur là-bas. Ce roman a été primé par le festival du premier roman de Chambéry en 2018, il avait été présélectionné pour le Prix de Littérature de l’Union Européenne en 2019 et dans son pays en Roumanie il a reçu le prix de Radio Roumanie Radio România Culturalcatégorie littérature en 2018 ainsi que le prix de la prose dans le cadre des Thoreau’s Nephew Awards Nepotu’ lui Thoreau, édition 2017.

Le titre est quelque peu trompeur : si le roman s’attarde, en effet, en grande partie sur l’enfance de Bobitza, Bobita, ou même Bobby, il évoque également sur sa vie d’adulte, en partie. Et le peu qu’il nous raconte de cette vie d’adulte est aussi décousue et brinquebalante que la vie qu’il a menée enfant, chez sa mère, en compagnie de ses beaux-pères successifs durant ces deux décennies de fin de siècle et de dictature, aussi dures que le dictateur qui y régnait, lui et sa mégalomanie notoire. Bobitza est l’un de ces enfants uniques, dont le mariage de ses parents a très tôt pris fin, avec un père qui ne s’occupe très occasionnellement de son fils et une mère occupée à vouloir à tout prix refaire sa vie. C’est l’un de ces gamins qui va profiter de sa liberté dans les rues de Bucarest en compagnies d’autres enfants un peu paumés. L’analogie avec Kaspar Hauser, orphelin célèbre du XIXe siècle, est plutôt bien trouvée, car les deux garçons ont vécu une existence aussi dissolue et décousue l’un que l’autre.

Bobitza, dont il est question d’un bout à l’autre du roman, est autant un enfant et un ado paumé qu’un adulte perdu. Il n’a rien du dur qui roule des mécaniques, il est le suiveur, qui traine toujours un peu derrière, qui se fait tout piquer, tabasser, entre lâcheté et crainte, coincé entre des voyous à la petite semaine et la vie quelque peu instable avec sa mère. C’est plus que l’histoire d’une déchéance à laquelle on assiste, Bobitza a bien des ressources qui pourraient le sauver, c’est un garçon souple, qui s’adapte, qui a soif de connaissance, qui aime lire, curieux du monde, et intelligent, un agent littéraire doué dans ce qu’il fait. Mais son plus grand malheur, ses faiblesses sont béantes et il a bien du mal à les colmater malgré les efforts dont il fait preuve pour s’inscrire dans une vie stable et solide, il ne sera qu’un piètre père de famille.

Je me rendrais compte plus tard que tu étais arrivé à un moment ou mon univers était noyé dans le silence et la solitude, ou je me cachais dans ce couple fragile et morbide que je formais avec Maman comme une larve dans un cocon.

A travers la vie abimée de Bobitza, c’est aussi le visage d’une Roumanie sombre, abimée, avec en filigrane diverses allusions à une violence réprimée mais bien présente. La violence de la rue, des enfants entre eux, du régime. Un pays qui entretient une relation plutôt ambiguë, entre rivalité et complicité, avec sa voisine bulgare.

Dans la rue Stoian-Militaru, le samedi midi, quand je rentrais de l’école, il pleuvait toujours, ou bien il venait de pleuvoir, et d’entre les arbres alignés sur le bord du trottoir et leurs racines qui luttaient contre l’asphalte jusqu’à sortir à l’air libre, des armées d’énormes lombrics avançaient comme des serpents emmêlés entre lesquels je devais slalomer.

Le style de Stănescu est très pittoresque, on ne peut pas y rester indifférent. Je crois qu’on peut, et je l’ai été, très vite décontenancé par la langue de Bogdan qui davantage qu’une narration s’apparente à un monologue que le héros s’adresse à lui-même ou à un de ses amis des rues: le langage est familier, fleuri d’innombrables jurons bien vernis, volontiers preste, véloce et vif par l’omission ou la raréfaction volontaire de la ponctuation. Les phrases sont sans fin, toujours rallongées d’une ou plusieurs subordonnées. Le vocabulaire y est coloré, les surnoms (Bebe l’Escroc) d’un ridicule qui frôle la caricature. On peut également être surpris par les passages sans transition en avant ou en arrière, nouant de multiples liens entre son présent d’adulte à son passé d’enfant. Cela peut aussi apporter confusion dans la tête de ce lectorat un peu étourdi, dont je fais immanquablement parti. C’est un parti pris très marqué mais qui dans le fond colle bien au personnage de Bobitza et à l’univers dans lequel il évolue: il faut savoir s’adapter au texte, comme il a fallu s’adapter après la révolution de 1989.

Est-ce que la conclusion du roman – qui d’ailleurs n’est que suggérée – est surprenante? Non pas vraiment si l’on considère le parcours pour le moins embué de notre bucarestois. Je me suis retrouvée certes une paire de fois perdue entre deux temporalités, la faute à ma tête un peu trop en l’air, j’ai tout de même su apprécier ce roman par ce Bobitza totalement en perte de lui-même et ce coin de Roumanie d’une époque brutale et granitique qui transparaît à travers ce monologue qui est comme son auteur un peu chaotique, qui prend des allures touchantes de confession quand il s’adresse – par moment – avec nostalgie et tendresse à cette image paternelle, la véritable image d’amour filial à son sens, que revêt encore le souvenir de son beau-père qu’il surnomme P’tit-Père.

Je me demande bien à partir de quelle temporalité le narrateur écrit et monologue son histoire, je me suis fait mon idée que le dénouement pourrait bien étayer. Ce récit sort des sentiers battus, c’est ce côté un peu atypique qui me plait et m’a plu. L’enfance de Kaspar Hauser nous donne une première perspective d’un auteur pourtant très prolixe dans sa langue maternelle aussi bien en poésie que dans le domaine de la prose.

C’était donc pendant le cours de dessin et madame Florea a vu mes larmes, « Oh, pauvre garçon, son ancienne école lui manque ! Ne t’inquiète pas, mon garçon, tu vas t’habituer, ici aussi », moi le baume chinois me tordait de douleur et les autres étaient écroulés de rire, je m’essuyais avec ma manche, mais le pire, c’était que cette saloperie s’étalait sur tout mon visage, je me suis retourné vers Romica et lui ai adressé un affectueux « J’vais t’fourrer ta pute de mère de gitan », mais je ne le voyais pas, à la place, je voyais un arc-en-ciel aqueux et une ombre dans laquelle je le devinais, et lui me répond depuis quelque part dans cette brume colorée « Qu’est-ce tu dis, pédé? On se verra à la pause ! T’as le cul qui te brûle et tu joues les durs avec moi? », là j’ai su que j’étais foutu, parce que ce gars-là, il avais du monde derrière lui, il était de la bande à Pantazi, tous en survêtements synthétiques Reebok, mais peu importait, ils pouvaient bien me battre, j’avais déjà touché le fond, ça ne me concernait plus, j’étais à bout de forces.

Orchestré par mon grand-père, qui avait posé sur le bureau du directeur une bouteille de whisky et une enveloppe, mon changement d’école avait eu lieu moins d’une semaine après le scandale et mon exclusion hors de l’école snobe. Ma tête bourdonnait encore après ce que je crois avoir été une sorte de coma éthylique, ma gorge cuisait encore des journées de vomissements sans fin, j’étais écrasé par la honte comme par une barre roussie dans le feu, je me traînais dans la maison de mes grands-parents comme un fantôme condamné à errer sur les lieux du crime qu’il a commis.

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