Ne t’arrête pas de courir

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De chaque côté du parloir de la prison, deux hommes se font face pendant deux ans, tous les mercredis. L’un, Mathieu Palain, est devenu journaliste et écrivain, alors qu’il rêvait d’une carrière de footballeur. L’autre, Toumany Coulibaly, cinquième d’une famille malienne de dix-huit enfants, est à la fois un athlète hors norme et un cambrioleur en série. Quelques heures après avoir décroché un titre de champion de France du 400 mètres, il a passé une cagoule pour s’attaquer à une boutique de téléphonie.
Au fil des mois, les deux jeunes trentenaires deviennent amis. Ils ont grandi dans la même banlieue sud de Paris. Ils auraient pu devenir camarades de classe ou complices de jeux. Mathieu tente d’éclaircir « l’énigme Coulibaly », sa double vie et son talent fracassé, en rencontrant des proches. Il rêve qu’il s’en sorte, qu’au bout de sa course, il se retrouve un destin.
Tout sonne vrai, juste et authentique dans ce livre. Mathieu Palain a posé ses tripes sur la table pour nous raconter ce face-à-face bouleversant. Quand la vraie vie devient de la grande littérature.

Mathieu Palain

424 p.

L’iconoclaste

Ma Note

Note : 4.5 sur 5.

J’ai entamé ma session de lecture – je fais partie des quinze jurées pour le mois de janvier – avec ce premier roman publié chez L’iconoclaste, celui que je ne pensais pas en apprécier autant la lecture. Mathieu Palain est un journaliste, qui est né et a grandi à Ris-Orangis, passionné de sport, en particulier de football. Il est l’auteur d’un premier roman Sale gosse, qui évoque ces enfants en marge de leur famille et de la société, et publié chez L’Iconoclaste également. C’est peut-être à cause de cette passion qu’un jour il découvre le sportif professionnel Toumany Coulibaly, coureur de 400 mètres. Il a fait de cette rencontre, qui a eu lieu dans la prison de Réau, en Seine-et-Marne, dans laquelle le coureur était enfermé, un livre très touchant dont la vie s’apparente davantage à une course de fond jonchée de haies, toutes plus hautes les unes que les autres, dans lesquelles il s’est quelquefois lourdement pris les pieds.

Il a fallu que j’explore les internets pour obtenir une photo de Toumany Coulibaly, me faire une idée de l’homme au centre de ces pages car la photo de couverture a été faite de façon à préserver ce visage, peut-être du jugement intempestif du lecteur, de ceux qui ont pour tâche d’en juger ses pages plutôt que du destin en question. Des photographies de lui que j’ai trouvées, j’y ai vu un homme, certainement grand – et en effet, après relecture, il mesure 1,92m , bien bâti, au regard déterminé, farouche, qui inonde certaines photos de son très large sourire, et sur d’autres, son visage est marqué d’une expression presque malicieuse. Enfin, la majorité d’entre elle frappent surtout par une foulée impressionnante, qui transpire d’effort, d’énergie, de détermination, de ses jambes aux muscles saillants, tendus à l’extrême, des bras gonflés par la fonte soulevée. Ça, c’est ce que l’on voit sur les photos.

Pour le reste, il a le récit de Mathieu Palain. Aujourd’hui, du moins jusqu’à la date d’écriture du récit, Toumany comptait quelques trente-et-une années. Le journaliste a fait un formidable travail de recherche et d’écriture, sur la personnalité de son interlocuteur, devenu au fil du temps un ami. Comme s’il était le traducteur de ce coureur de ce sprint prolongé que sont les 400 mètres : en effet, dès le début, l’auteur évoque l’incarcération de Toumany, qui n’a jamais été un secret étant donné que sa notoriété a fait les unes des journaux. Il est le dépositaire de cette vie difficile, de ces premières dizaines d’années qu’il a franchit tant bien que mal, effacé seul au milieu de dix-sept autres frères et sœurs, quelque part dans la cité, effacé aux yeux de son père, puis de sa mère lorsqu’on le renverra quelques mois dans leur pays d’origine, le Mali. C’est un récit totalement sincère, dont on perçoit l’attachement grandissante de Mathieu Palain au fur et à mesure de la narration, comme je m’y suis attaché moi-même au fil de ma lecture. L’auteur a réussi à capter cette zone trouble au fond de Toumany, qui le pousse à voler, à braquer, des pulsions que lui-même ne parvient pas à comprendre : Mathieu Palain s’en empare, s’appesantit dessus, mais il explique – Mathieu Toumany n’est ni procureur, ni avocat général, ni juge mais journaliste – sans toutefois l’exempter de la punition qui est la sienne. Il a montré un garçon, un homme maintenant, volontaire, courageux, qui a chuté des dizaines de fois, s’en est relevé tout autant.

Dès les premières pages de son récit, Mathieu Palain présente le paradoxe qu’est celui de Toumany, héros, anti-héros en même temps, sprinter et voleur, deux activités qui se rejoignent, par un certain côté. Un jour, il est la fierté de toute une nation, il rejoint sous la plume acrimonieuse des journalistes la lie des criminels de l’Hexagone : on ne fait pas dans la nuance, décidément, dès lors qu’il s’agit d’ériger sur un piédestal les héros nationaux, elle ne pardonne en revanche pas la moindre erreur de parcours. Si Toumany est passé par la justice de l’homme, et plutôt deux fois qu’une, c’est la plume de Matheu Palain qui amène Toumany cette fois par la voie de la réhabilitation : celle d’un homme, jugé ici non pas pour l’ensemble de ses délits mais présenté à la lumière des circonstances d’une existence, qui n’excusent pas, mais expliquent un comportement autodestructeur, ou l’une des victimes du sprinter n’est autre que Toumany Coulibaly lui-même.

– Ma mère, elle prie. Elle dit : « Toumany, tu dois voir l’imam. Tu as la main qui vole. » Voilà, c’est pas moi, c’est ma main. Encore hier, je l’ai eue au téléphone, elle me l’a ressorti.

Il souffle.

-Tu sais, on me voit comme un mec solide, mental d’acier et tout, mais je suis pas si fort. Parfois, je dirais même que je suis faible.

Mais ce qui est extraordinaire, c’est que son travail ne s’arrête pas là : comme si le travail de Mathieu Palain, avait amorcé un autre travail d’exploration à travers une thérapie, l’introspection de Toumany pour comprendre son attitude, cette illégalité dans laquelle il rechutait comme un fumeur après son ultime cigarette ne parvient pas à se débarrasser de son addiction à la nicotine. Sa peine de prison est expurgatoire, Mathieu Palain démontre bien de cette volonté de changer, d’évoluer en profondeur, de se comprendre avant tout.

S’écrouler après l’obstacle, il faut absolument se relever et repartir derrière, surtout lorsqu’on a le talent et la volonté de Toumany Coulibaly. Le titre me touche particulièrement car il est de ces encouragements clairement assumés et issu d’un profond respect pour le coureur, et d’une profonde amitié qui s’est créée au fur et à mesure des échanges entre le journaliste et le sportif. À la suite de Mathieu Palain, j’ai très envie moi aussi d’exprimer mon soutien au sportif, Toumany Coulibaly, Ne t’arrête pas de courir !

Pendant trois jours il s’entraîne, et juste avant le relais, le coach annonce qu’il a pris sa décision : « Je reconduis l’équipe qui a perdu aux Bahamas. On va prendre notre revanche. » La défaite en question, c’était le challenge mondial des relais. Toumany n’y était pas. Les français avaient fini derrière les Américains, les Anglais, les Belges, les Jamaïcains, les Bahaméens, les Brésiliens, les Polonais, les Cubains, les Allemands, les Australiens et les Kényans.

Pourquoi conserver une équipe qui perd ? Un relais, c’est facile, vous prenez les quatre plus rapides et vous leur apprenez à se passer le témoin sans le faire tomber. Apprenant la nouvelle, Toumany observe ses équipiers, et ce qu’il croit lire sur leurs visages, c’est qu’ils savent, eux, depuis bien longtemps. Il enlève ses pointes, se rhabille et s’isole pour pleurer. Puis il monte en tribune et encourage ceux qui vont courir à sa place. La caméra se pose sur lui un instant, à la télévision on le voit crier et taper des mains, bien qu’à l’intérieur il soit en mille morceaux. Le relais bleu termine avant-dernier de sa série derrière la Suède, l’Espagne, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Ukraine et la Belgique, avec un temps indigne, à six secondes du record de France. Six secondes.

Pour la première fois, Toumany comprend ceux qui ont passé vingt ans à tourner dans une cour de promenade et qui, une fois dehors, ont l’impression d’avoir le mot « taulard » tatoué sur le front. C’est très injuste, d’être rejeté par des gens à qui vous n’avez rien fait, simplement parce que vous êtes qui vous êtes. Toumany n’a plus la force de cacher sa tristesse, mais le directeur de la fédération vient le reconforter en tribunes. « Ne baisse pas les bras. Tu verras, tu seras sur la liste pour les Jeux », et, comme un enfant qui passe sans transition du rire aux larmes, Toumany appelle Anne et Patricia : « Je vais à Rio, c’est confirmé! »

Pour aller plus loin

Wilfried naît du mauvais côté de la vie. Sa mère, trop jeune et trop perdue, l’abandonne. Il est placé dans une famille d’accueil aimante. À quinze ans, son monde, c’est le foot. Il grandit balle au pied dans un centre de formation. Mais une colère gronde en lui. Wilfried ne sait pas d’où il vient, ni qui il est. Un jour sa rage explose; il frappe un joueur. Exclusion définitive. Retour à la case départ. Il retrouve les tours de sa cité, et sombre dans la délinquance. C’est là qu’il rencontre Nina, éducatrice de la Protection judiciaire de la jeunesse. Pour elle, chaque jour est une course contre la montre ; il faut sortir ces ados de l’engrenage. Avec Wilfried, un lien particulier se noue.

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