Complaisance

En Roumanie, sous la dictature de Ceausescu, la jeune Maïa se retrouve impliquée dans une enquête sur un avortement illégal. C’est elle qui a trouvé le petit corps inerte dans les douches de l’hôpital communiste, îlot entre sexe et mort, dans lequel elle travaille comme instrumentiste et où elle rêve d’un ailleurs, là-bas, de l’autre côté du mur. Dans un second scénario, Maia, exilée, travaille dans la maison médicale suisse d’un canton catholique, dont les règles strictes et impénétrables l’entraîne vers une autre impasse… Sur le mode du miroir, Complaisance reflète deux hypothèses de vie du même personnage, et met face à face deux mondes différents, celui de l’Est et celui de l’Ouest, chacun exigeant, à sa manière, conformité, concession… En un mot : complaisance. C’est avec un réalisme cru, mais aussi beaucoup d’humour et d’acuité intellectuelle que Simona Sora signe ce portrait désillusionné de deux sociétés que tout semble opposer mais qui sont finalement assez semblables où l’hypocrisie ne laisse que peu de place à la vérité. « Dans son esprit, les livres qu’elle avait lus jusque-là étaient de deux types : ceux qui respectaient les trois lois de la complaisance littéraire (ne pas penser autre chose que ce que l’on peut écrire, n’écrire que ce que l’on peut voir, ne voir que ce que l’on peut nommer – avec le corollaire, n’écrire que sur ce que l’on a vu et, finalement, ne vraiment voir que ce que l’on peut écrire ensuite) et tous les autres. Ces derniers, ignorant totalement la loi qui disait, essentiellement, qu’il faut penser, dire, voir et écrire ce que les autres attendent, tombaient sous le régime de l’imagination. Et l’imagination était dangereuse, pensait-elle alors, l’imagination ne pouvait être vraie, le plus grand risque était que, parfois, elle pouvait devenir réelle. » S.S.

Simona Sora

181p. & 122p.

Editions des Femmes

Antoinette Fouque

Complezenta, 2020

Une traduction de Florica Courriol

Note : 4 sur 5.

Tout aurait été plus simple si elle avait déjà su ce qui est l’essence de la complaisance : ne penser que ce que tu peux dire.

On retrouve cette année, à l’occasion de la rentrée littéraire, quelques titres traduits du roumain, dont ce roman constitué par un récit en deux temps de l’autrice Simona Sora, et paru aux Éditions des Femmes-Antoinette Fouque. Des 466 titres mis en avant cette année, celui-là se démarque en bien des points. À commencer par le fait, qu’il s’agit de deux récits, imprimés tête-bêche, ce qui implique deux couvertures inversées : deux premières de couvertures, en revanche aucune quatrième de couverture, les rabats serviront à présenter résumé et biographie de l’auteure. De titre, il n’y en a qu’un, Complaisance, de sous-titres, il y en a deux en revanche : chaque récit possède le sien, Ascension en orthopédie puis Hôte à vie. Au centre de l’un et de l’autre récits, une seule héroïne, Maïa. Deux pays, la Roumanie puis la Suisse.

Simona Sora publie ici son deuxième roman traduit en français après Hôtel Universal (Belfond, 2016), elle est reconnue en Roumanie non seulement en tant qu’autrice, mais également pour ses critiques littéraires respectées et appréciées. J’ai eu la chance de l’entendre parler à Morges en Suisse à l’occasion du Livre sur les quais en ce début septembre, en compagnie de la traductrice du roman, Florica Courriol. Dans le premier récit, nous retrouvons Maïa qui occupe la fonction d’instrumentiste, elle est celle qui prépare les instruments au chirurgien en salle d’opération, dans un hôpital roumain, dans le second, elle travaille dans une clinique suisse. L’une et l’autre histoire sont à la fois le calque l’une de l’autre, en ce qui concerne les grands traits de la narration, pourtant elles vont dans des directions opposées. Forcément, l’une se déroule dans le grand pays des Balkans qu’est la Roumanie, sous la dictature et le totalitarisme de Ceausescu, l’autre dans ce petit pays à la fois au centre de l’Europe et en dehors de l’union européenne, cette démocratie bénéficiant l’un des meilleurs niveaux de vie de la zone européenne. Et un pays multilingue, comme la Roumanie, où vivent ensemble communautés allemandes, hongroises, et roumaines naturellement. Le premier récit présente Maïa, minutieusement interrogée par deux procureurs car elle est celle qui a retrouvé un fœtus, conséquence d’un avortement clandestin. Dans l’autre, elle est interrogée parce qu’elle a eu le malheur de faire un massage cardiaque à un patient – ou plutôt à un client, on ne sait plus trop – en détresse cardiaque. Il faut se rappeler qu’en Roumanie, l’avortement a fait l’objet d’un décret rien que pour l’interdire, la dictature nataliste de Ceausescu faisait partie intégrante de ce gouvernement totalitaire intervenant dans l’intimité la plus profonde des femmes, et des couples.

La narration semble très anarchique, passé, présent mélangés, une narration fragmentée entre récit au présent, sous la focalisation de Maïa principalement – d’autres personnages parfois -, de sa douche post coïtale et de la découverte, et de multiples digressions, sauts en arrière dans des épisodes passés plus ou moins lointains, enchainements intempestifs sur la base de mots, d’images, de souvenirs – c’est quelquefois rude de suivre le cours chaotique de la pensée de Maïa : comme si l’autrice voulait dessiner l’absence de sens, du moins dans cette vie-là au sein de cet hôpital roumain, où l’on devrait réparer les gens, mais où l’on avorte illégalement et où l’on y retrouve des fœtus dans les douches. Au contraire, le second récit se déroule à la façon d’un interrogatoire, longue question suivie d’une réponse scrupuleusement étayée.

Mais voilà, elle n’était pas partie et la vie qui avait commencé – ou peut-être simplement continué, même si elle ne voulait pas l’admettre – n’avait aucun but, pas de projet, pas d’attente, pas de sens, donc.

Complaisance. C’est à mi-chemin du premier récit que l’on commence à cerner de quoi veut nous entretenir Simona Sora. L’idée de faire des concessions à soi-même et ses idées pour ne pas finir excommunier, sur le bûcher, exclu de la société. Complaire à soi-même, aux autres : c’est dans le second récit que l’idée fait véritablement l’objet d’un débat, celui de deux conceptions différentes, celui d’un homme qui n’a pas vraiment besoin de se battre pour se faire accepter, accepter surtout ce qu’il est et ses idées, et de l’autre une jeune femme, qui passe son temps à essayer de se faire une place quelque part, où l’autoritarisme de son pays d’origine est remplacé par le carcan rigide de la liste des règles que son pays d’adoption attend d’elle. Complaisance ou compromis, ce mot se lit avec l’idée d’une perte, d’un sacrifice d’une de soi-même, matérialisée par l’idée et la présence du fœtus. 

L’introduction de Florica Courriol qui a traduit Simona Sora est vraiment la bienvenue dans la mesure où elle défriche quelques passages qui font appel au folklore roumain, ses mythes et légendes, parmi eux la légende du maître bâtisseur Manole que j’ai découverte ici, représentant le mythe de la création et qui a donné lieu à beaucoup d’extrapolations et interprétations notamment dramatiques. Cette légende, dans laquelle la femme aimée est sacrifiée à la construction d’un monument, me parait symbolique dans ce contexte ci. La présence de ce fœtus est justement dérangeante pour le lecteur à plusieurs égards passant outre l’horreur même de la scène ; à mes yeux, il n’a pas que le but d’évoquer ce fameux décret et ses conséquences, les avortements clandestins, peut-être symboliser cette complaisance, qui ronge Maïa, et celles à qui on exige toujours plus, qui exige des femmes un sacrifice, un abandon de soi qui n’est pas sans conséquence et retour en arrière possible. 

La rentrée littéraire 2023 des Editions des Femmes-Antoinette Fouque, c’est aussi

Dans cette fiction poétique à la forme très originale, Anne Sultan, chorégraphe et danseuse, parle la maladie d’alcool jusqu’à sa rémission. Elle travaille la langue au plus près du corps et de la pensée. Langue du corps mais aussi corps de la langue, les mots se font chair pour saisir les moments de désespoir profond qui jalonnent la dépendance, la difficulté d’en sortir et l’immense courage qu’il faut pour l’affronter et en réchapper. Un texte d’une grande actualité sur un sujet rarement traité en littérature, celui de l’alcoolisme au féminin porté par une écriture poignante.

Vivre avec sans – Adagio Maladie a été porté sur scène au théâtre mais également à la radio (France Culture, Création on Air, 11 janvier 2018). Ce texte a été sélectionné par le Comité de lecture des Écrivains Associés du Théâtre et par la Comédie de Caen, Centre Dramatique National.

Gisèle Halimi s’est demandé, avec d’autres, ce que les femmes pourraient gagner à la construction européenne, et elles se sont dit que le principe allait être très simple, qu’elles allaient prendre les lois les plus en avance dans un pays et dans un thème donné, et qu’elles feraient en sorte que ces lois-là s’appliquent à toutes les citoyennes européennes. Ce fut l’objet de la première édition parue en 2008, du vivant de Gisèle Halimi, paru sous le titre La Clause de l’européenne la plus favorisée.
Aujourd’hui elles sont juristes, avocates, professeures, étudiantes, chercheuses, sans emploi, toutes militantes à Choisir la cause des femmes. Elles ont décidé d’agir du côté des lois, déterminées à les faire avancer. Elles ont compris que les détails des textes législatifs ont une grande incidence sur la manière dont la justice est rendue. Elles sont alors partie en tournée européenne à la rencontre de leurs homologues, militantes, membres d’associations féministes. Elles ont mené l’enquête pour composer ce deuxième bouquet de lois les plus favorables aux femmes dans l’Union européenne, convaincues que les changements se font à plusieurs, collectivement.

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