Loin de Chandigarh

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Le narrateur, âgé d’une trentaine d’années forme avec Fiza, l’un de ces couples mixtes à peine toléré en Inde ; elle est musulmane, lui hindou. Lui est journaliste, vit de littérature et rêve d’écrire le roman de sa vie. Sauf que ses tentatives restent vaines. Au gré de ses pérégrinations, de Chandigarh à Delhi jusqu’à l’Himalaya, les époux finissent par s’éloigner l’un de l’autre. d’autant que lui, se laisse ronger par son manque d’inspiration. Installé dans leur nouveau foyer, l’homme finit par découvrir, soigneusement cachés dans un coffre, des carnets mystérieux relatant la vie d’une certaine Catherine, américaine d’origine, qui a vécu et morte dans la maison, quelques décennies avant eux.

Tarun J Tejpal

Editions le Livre de Poche

686 p.

The alchemy of Desire

Ma Note

Note : 5 sur 5.

Dans le cadre du challenge Tour du Monde, je me suis lancée dans la littérature Indienne, à vrai dire il y a une grande part de challenge personnel, la littérature indienne ne m’a jamais vraiment attirée plus que cela. Cette occasion me permet une première approche de ce vaste domaine. Et c’est une approche, finalement, réussie, une belle découverte, qui clôt en douceur cet été 2020 .

Car c’est un incroyable roman. Celui d’histoires d’amour, de désamour, entrelacées de réflexions historiques, géo-politiques, culturelles, ou même littéraires, sur un pays à l’identité hétéroclite, panachée, ou les acronymes sont légions, et ne sont pas forcément des plus évidents. Ce récit, pourtant mené par la voix du narrateur, se concentre davantage sur son histoire passionnelle, mais à bout de souffle, avec Fiza son épouse, et sur son incapacité à écrire, non seulement des articles valables, mais plus encore, le roman qu’il voudrait, celui détenteur d’une vérité certaine sur son pays. J’ai été attirée par ce titre justement par cette absence d’inspiration, cette peur la plus profonde qu’un écrivain puisse connaitre, cet écart entre sa volonté d’écrire et son incapacité à échafauder un roman qui le satisfasse.

À plusieurs reprises, je tentai de m’enfermer dans le bureau avec la Brother, mais rien ne se produisit. Absolument rien. Je relus ce que j’avais écrit sur mon jeune sikh moyenâgeux et jugeai que tout sonnait faux – de la merde dans une amande. J’étudiai les notes de mon cahier à spirale et n’y découvris pas la moindre idée ni la moindre image digne d’intérêt.

Je me suis laissée gagnée par l’éloquence envoûtante de cette voix masculine venant des confins du nord de l’Inde, issu de son enfance dans les plaines du Gange, de Chandigarh, qui a vu naître sa relation avec Fizz, de la capitale Delhi. Cette voix de journaliste, d’écrivain, perdu, passionnément amoureux de sa femme. Une voix parmi tant d’autres qui cherche à livrer sa vérité – quelle vérité? – la sensibilité d’un homme qui avoue ses faiblesses, sa lâcheté, qui raconte, sensuellement, son amour, intensément physique pour sa compagne, surpassé par le respect qu’il éprouve pour elle. Cet hindou, de racine et de cœur, aussi profondément attaché à son pays, qu’il est agacé par lui, l’Inde qu’il voit s’enfoncer dans un népotisme funeste, encore trop embourbée dans ces souvenirs des siècles colonialistes anglais. Cet individu qu’il est parmi tant d’autres dans un pays qui ploie sous le poids des traditions, des cultures, des religions, de la hiérarchie des castes, et des conflits, forcément. Mais, je l’ai entendu de plus en plus clairement au fur et à mesure que ma lecture avançait, une voix qui s’est faite étouffer par l’immensité de son pays, par la multitude d’hommes, qui lui sont tellement semblables, prêts à tout pour se faire une place aux sommets. C’est une voix presque aphone, éteinte par l’amertume désabusée de détenteur, qui échoue à exister. Un homme qui doit redécouvrir sa capacité à s’exprimer pour savoir aimer Fizz à nouveau.

Le récit de cet écrivain inabouti est aussi, je le perçois comme tel, le fil de réflexion d’un homme sur sa nature profonde, à travers et au-delà de son histoire avec Fizz, d’hindou dans un pays en mouvance perpétuelle, en proie au rythme infernal de ses villes ardentes d’activité, qui ont même le pouvoir de terroriser ces Indiens, qui ont le malheur de s’y aventurer, aux conflits incessants entre communautés, aux ambitions personnelles voraces et insatiables. Un pays à majorité hindouiste mais gangrené par des attentats, ceux des minorités Sikh, par des dissensions religieuses, qui minent toute velléité d’unité nationale. L’auteur a fort à faire d’exposer les forces vives qui meuvent dans ce pays, les tensions qui sous-tendent son existence, et il accomplit sa tâche avec brio. Le mélange de son récit, plus personnel, avec le discours historique et culturelle, est homogène. Le lecteur n’est pas assommé par une masse d’informations informe, il dissémine ses digressions historiques, politiques, au compte-goutte, entre deux passages narratifs et le récit s’en trouve d’autant plus allégé. Ce roman est remarquablement bien composé, les mécanismes qui jalonnent leur histoire d’amour et voient sa personnalité s’assombrir au gré de son manque d’inspiration sont parfaitement décomposés et étudiés. La personnalité de Fizz est peut-être bien trop vite esquissée en faveur de celle du narrateur.

L’Inde d’avant l’indépendance autorisait des personnages en noir et blanc, mais l’Inde des années soixante-dix, des violations des droits de l’homme, des essais nucléaires, des guerres éclair, des rencontres au sommet, des mouvements étudiants, de la stérilisation obligatoire, des scandales financiers, du blanchiment d’argent, des lois arbitraires aux acronymes démoniaques – Misa, Cofeposa, Fera – et de l’effondrement des valeurs, cette Inde des années soixante-dix avait tellement mélangé ses rêves et ses désirs qu’il était impossible d’y dénicher un homme propre, même avec un télescope de la taille d’un arbre.

Dénué de toute croyance, cet homme, en prise avec un conflit intérieur est à la recherche désespérée d’une vérité à travers ce pouvoir rédempteur de l’écriture, miné par les petites ambitions de deux qui veulent se hisser dans ces hautes sphères. Récit d’une rédemption, pas seulement la sienne, celle de son histoire avec Fizz, de ce couple illégitime qui s’est aimé avant eux dans leur maison ancrée dans la montagne, dont il retrouve les traces dans de vieux carnets, de cette intrigante Catherine. Il a perdu ses illusions sur son pays, il est complètement athée, désabusé, vidé de toutes croyances, en lui-même, son histoire, son pays, son peuple, son art. Long, douloureux mais magnifique chemin, celui-là qui ne mène pas à cette vérité universelle qu’il recherche, mais la sienne.

C’est une écriture très sensuelle et langoureuse, ou les passages érotiques sont légions, doté d’un style très imagé, qui restitue aussi bien la brutalité de la beauté de son pays, de ses spécificités, des élans nationalistes, des velléités personnelles et financières, égoïstes, qui rongent son pays, qui rengorge pourtant d’un incroyable vivier de richesses humaines et culturelles. Une simplicité, une vision claire et sans parti pris, d’un homme qui appartient à la classe moyenne indienne, d’une société archi-hiérarchisée, scindée entre un les dernières traces de colonialisme, entre nawabs gloutons, écœurants et despotes, un système de castes d’où les plus pauvres ne peuvent se sortir.

Loin de Chandigarh. J’y ai lu deux belles et tragiques histoires, liées l’une à l’autre à l’autre, par cette intensité rare, cette mixité dérangeante, j’y ai aperçu la fragilité d’un homme assommé par le pouvoir destructeur d’un environnement impitoyable, où l’individu est facilement noyé dans cette masse cacophonique d’individus, étourdi par ce tapage incessant, ankylosé par cette vie grouillante, mugissante, tumultueuse de Dehli.

Sept cents pages de lecture passionnante, haletante, ou l’on sillonne d’une histoire à l’autre, celle du narrateur, de Catherine l’américaine, ou l’on suit les méandres d’un homme accablé par le chaos du monde qui l’entoure, perdu quelque part entre Hindous, Musulmans et Sikhs, n’appartenant ni aux ni aux autres, mais en recherche de vérité, de sa propre vérité, comme il finira par le découvrir. Des centaines de pages à essayer de cerner un pays, morcelé entre de multiples identités, religions, castes. Tarun J Tejpal m’a fait goûter à la littérature indienne, c’est avec plaisir que j’y reviendrai. Car je suis ressortie de ce roman avec la sensation de n’avoir à peine fait qu’effleurer la surface d’une culture fastueuse et féconde, qu’il me reste à découvrir, avec d’autres voix et d’autres histoires.

Lorsque le train entre doucement dans la gare de New Delhi, l’enfer se déchaîne. Le jeune saint guerrier descend de la voiture avec son cheval. Les passagers s’égaillent. Les marchands à la sauvette reculent. Les coolies ôtent leur turban et se grattent la tête. Les employés des chemins de fer sont appelés. La police arrive. Les médias arrivent. L’Hindoustan médiéval a débarqué au beau milieu de l’Inde moderne.

L’innocence et la perplexité face à la ruse et à la perplexité.

Un étrange dialogue s’engage.

J’avais lu des livres de ce genre. Des contes moraux. Le cosmos dans une amande. Un incident illuminant l’univers. Ce serait un livre court. Qui se développerait lentement. Mais qui poserait de vastes questions. Je l’imaginais sur les rayonnages: papier épais, gros caractères, résonance discrète.

J’espérais que mes reportages au Pendjab et ma connaissance de Delhi me suffiraient.

Je ne précipitai rien. Certains jours, mes doigts n’effleuraient même pas les touches de la Brother. J’arpentais la petite pièce de long en large, attendant une phrase potable, une idée exploitable. Ou bien je m’asseyais sur ma chaise, les pieds sur la barre d’appui du bureau, et je testais la résistance du bois. Étonnamment, même le mauvais bois résiste mieux qu’on ne l’imagine. Comme les individus.

Pendant tout ce temps, Pond ne me quittait pas de son regard noir, et sentais Tagore dans mon dos.

Je déplaçais le récit tel un filet d’eau sur le sol carrelé d’une salle de bains. Une inclination invisible déviait sa course, comme celle d’un escargot. Je décrivais chaque tour du nouage de turban, chaque tasse d’eau fraîche, chaque crin de la queue d’un cheval, chaque affûtage de l’épée. Allant contre ma nature, je devins minimaliste. Je ratissais les pensées de mon jeune héros, les aérais avec la patience oisive d’une grand-mère vidant de vieilles malles.

Je trouvais excitant de pénétrer dans l’esprit d’un être simple et solitaire. Je m’aperçus que je devais peler la connaissance ordinaire, couche après couche, pour parvenir à cet état. Je devais également trouver une cadence en anglais qui pût faire écho au phrasé rural et au panjâbi. Je me servis pour exemple des deux sardars maladroits qui nous avaient transportés à Delhi.

Pour aller plus loin

Aujourd’hui à Delhi il y a un homme à abattre. Cet homme-journaliste renommé -apprend par un flash d’informations, un dimanche matin, qu’il vient d’échapper à la mort et que 5 assassins ont été arrêtés. Il ignore pourquoi on a voulu le tuer. Est-ce parce qu’il a révélé une affaire de corruption au sein du gouvernement indien dans les colonnes de son magazine, ou bien seraient ce les services secrets pakistanais qui auraient décidé de le supprimer? Protégé par une escouade de policiers et assisté de ses avocats, il se retrouve bientôt face à ses cinq tueurs. Tout oppose la vie de ces dangereux criminels nés des entrailles de l’Inde du Nord prêts au crime pour quelques roupies, à celle de l’homme qu’ils devaient éliminer. Chaku, l’as du couteau, Kabir M, l’héritier musulman de la Partition sanglante de 1947, Kalya, l’enfant serpent, Chini son complice de rapines dans la gare de Delhi, et Hathoda Tyagi qui tue au marteau, ont grandi dans la cruauté impitoyable et l innomable environnement des millions de laissés-pour-compte de l’Inde en marche.En leur restituant dans cet ample et majestueux roman vérité, leur innocence perdue, et une émouvante dimension affective, Tarun J tejpal fait de ces assassins les victimes des grandes failles de l’Inde contemporaine : la caste, la religion, la misère, le pouvoir et la corruption… Et il confirme ici sa place majeure et incontournable dans la littérature indienne contemporaine.

« J’ai été, un jour, un homme de convictions, volontaire et déterminé. Les autres venaient me consulter pour retrouver un ancrage solide quand leurs coeurs et leurs âmes vacillaient. Un jour…Aujourd’hui, c’est à l’urgence que je dois faire face. »

Au cours d’une longue nuit où il attend ses assassins, d’anciens frères d’armes, un homme raconte son histoire, celle d’une communauté recluse dans une vallée inaccessible de l’Inde, selon les préceptes d’un gourou légendaire, Aum, le pur des purs…
Figure majeure de la littérature indienne contemporaine, auteur de Loin de Chandigarh, Prix des libraires 2007, Tarun Tejpal explore la société des hommes dans son « inhumanité » et entraîne le lecteur dans une fable philosophique et politique puissante, qui s’impose d’ores et déjà comme une lecture incontournable.

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