L’hiver de Solveig

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Mai 1946 à Bournelin. Un jeune gendarme, Justin de son prénom, prend en charge une petite fille, couverte de bleus, que deux patronnesses ont retrouvé errant seule dans l’église du village. Il se met à la recherche de sa famille mais les résultats sont peu concluants.

Septembre, 1940 à Lignon. La famille Lenoir réside dans un petit village du Bordelais, mais depuis la capitulation de la France le 22 juin 1940, les Allemands arrivent massent dans la région. Un après-midi, des Allemands frappent à leur porte pour perquisitionner une partie de leur maison qui sera occupée par l’adjudant Günter Kohler. La famille obligée de se plier aux ordres des officiers de la Wehrmacht doit désormais cohabiter avec l’indésirable. Mais Noémie noue peu à peu le dialogue avec l’homme et entame bientôt une liaison avec lui. Au dehors, des groupes de Résistants en colère se forment, et Armand s’y implique personnellement, ainsi que Noémie. Après un temps, celle-ci, qui ne ressent plus rien pour son amant, rompt définitivement avec lui et c’est à ce moment-là que les choses se compliquent pour tous.

Reine Andrieu

437 p.

Editions Préludes

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Les éditions Préludes m’ont régalée, fin 2020, avec Le Chant du Perroquet de Charline Malaval, c’est donc avec empressement que je me suis attelée à la lecture de ce roman, qui est sorti ce mercredi 10 février. La quatrième de couverture l’affirme, ce roman est bouleversant. Sans aucun doute, je confirme cette impression après sa lecture. Peut-être le fait que je l’ai commencé et terminé en à peine deux jours ajoutera un peu plus de poids à mon affirmation. Le sujet a touché à toutes les cordes sensibles de ma personnalité de lectrice, une à une, jusqu’à ce que j’en aie tournée la dernière page. Il s’avère que depuis quelques semaines j’ai bien volontairement débuté un cycle de lecture et de visionnage relatif à la période de la Seconde Guerre Mondiale, sans le vouloir vraiment. Avec le récit de Reine Andrieu, nous abordons le thème à travers le traumatisme d’une enfant amnésique et à travers la disparition d’une famille bourgeoise a priori très traditionnelle pendant l’occupation allemande.

Dès le début, on se doute que l’histoire qu’Angèle, prénom dont l’affuble son protecteur Justin un jeune gendarme, porte en elle, est bien trop lourde pour une petite fille de dix ans. Cette ombre d’enfant, qui sort des bois en même temps que de cette guerre absolument traumatisée, est, on s’en doute, est le fil conducteur de Reine Andrieu, ce fil qui va lui permettre de bâtir une histoire, faites de rencontres inopportunes, tristement et pathétiquement tragiques. Angèle a la chance d’être recueillie par cette bonne âme qui lui fournit un début d’affection et de protection en attendant que la vérité se fasse jour dans son cerveau embrumé par le choc. Tandis que le lecteur remonte lui-même le fil du passé en découvrant l’histoire de cette famille Lenoir, qui n’a rien d’exceptionnel hormis le fait d’avoir à son service un jardinier, Germain, une cuisinière Cosima et une femme de chambre, Ernestine. Et surtout d’être farouchement anti-allemand contrairement aux autres familles de notables qu’ils reçoivent, sereinement envasés dans le confort qui est le leur, celui de croire aveuglément les instances de Vichy. Car après l’arrivée des Allemands, après que notre bon Maréchal s’est assuré de l’accueil réservé à nos voisins envahisseurs, commence pour les Lenoir une difficile partie de cache-cache, il ne fait pas forcément bon d’afficher son opposition dans la France défaite. Qui prendra une ampleur, et une tension, incroyables dès l’arrivée du soldat Kohler, au fur et à mesure que les mois s’écoulent, les actions « terroristes » prenant jour devant l’ombre des patrouilles allemandes qui circulent un peu partout.

Ne nous arrêtons pas au résumé de la quatrième de la couverture et à cette amorce sur les sentiments de la mère de famille envers l’intrus allemand, qui a en quelque sorte brisé l’harmonie de leur foyer. Ce roman est investi d’une dimension supérieure, si l’arrivée de Günter l’allemand provoque des réactions en chaîne, à commencer par le trouble de Néomie. Reine Andrieu a fabriqué un dénouement tragiquement insensé, malgré les bonnes intentions et des autres. Finalement, à l’image de cette guerre, comme de toutes les autres, et des millions de morts qu’elle a entraînée. La famille Lenoir ne se limite pas aux parents et à leurs deux enfants : il y a bien sur Armand, le médecin au cœur même de la vie de Lignon puisqu’il y reçoit tous ses habitants en consultation, Noémie son épouse qui semble s’être engagé dans son mariage par fatalité, la fille ainée Solveig, et le petit dernier, Valentin. Le personnel de maison, comme une branche lointaine de la famille, a son importance, et pas des moindres. De nombreux auteurs l’ont compris, je pense ici à Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, ce sont les yeux et les oreilles de la maison, et le jardinier et la femme de chambre ne sont pas en reste. En l’absence du maître de maison, occupé à soigner, dans le désœuvrement de la mère, ce sont eux qui font tourner la maison, du moins dans un premier temps. Car l’arrivée de l’allemand va tout bousculer, tout le monde, leur facilité de vivre. C’est un roman choral qui inclut également les voix de Germain et d’Ernestine, et par le prisme de ces voix, le lecteur obtient une assez juste vision de l’ambiance de la maisonnée, et évidemment les cachotteries de chacun.

Ces soirs-là, quand Ernestine fait le service, je sens qu’elle ne perd pas une miette des conversations. Et comme elle cache mal ses émotions, je vois bien qu’elle désapprouve. Parfois, j’aimerais lui dire qu’Armand et moi sommes dans un rôle digne d’un vaudeville. Elle n’est pas très maligne, mais elle doit bien se douter que depuis deux ans, tout le monde ment à tout le monde.

A mesure que les mois passent, et que la tension s’accroit entre occupants et occupés, ces derniers mus par la faim qui leur tiraille le ventre, et les premiers énervés de cette résistance indomptable qui compte un nombre croissant de membres. Ce qui est incroyable dans ce roman, c’est que l’auteur a mis en scène une miniaturisation de cette société, avec ses français divisés, les Lenoir cachant leur attachement aux mouvements souterrains apparaissent comme des Français attachés au régime de Vichy, face à Germain et Ernestine qui les méprise pour ce patriotisme, avec l’occupant allemand personnalisé par Günter. Reine Andrieu a construit une maisonnée ou chacun se cache de tout le monde, afin de se préserver, préserver leur action, et c’est bien là le malheur car c’est une bombe qui va finir par exploser dans leurs mains.

Si l’aventure de la française Noémie et de l’allemand Günter constitue peut-être une des belles parts de ce roman, en quelque sorte cette embellie avant l’orage, l’auteure instaure également par là un compte à rebours dans cet embrouillamini de non-dits entre les uns et les autres, qui on s’en doute va laisser place à une fin tragique menée de main de maître. J’ai apprécié que Reine Andrieu se soit attachée à construire des personnages qui ne se réduisent pas qu’à la simple image qu’ils sont censés représenter : celle du parfait petit nazi, celle des bourgeois insouciants, lâches et égoïstes, des domestiques peu concernés ou, au contrairement, totalement patriotes. J’ai tout autant apprécié qu’elle ne se soit pas cantonnée à rédiger une simple histoire d’amour illicite entre deux des personnages, qui est là après tout pour donner le véritable coup de feu à une situation de plus en plus intenable. L’auteure, en effet, excelle à décrire et mettre en place les mécanismes qui vont mener au malentendu final, cette montée en puissance de l’oppression allemande qui amène de fait certaines personnes à changer pour ne pas disparaître et à s’initier à une sorte de résistance, en s’oubliant derrière l’action collective qui vise le bien commun. Le style de l’auteur tout en délicatesse, élégance et circonspection forme un contraste bienvenu avec l’agressivité, la gravité des évènements en cours et les enjeux des actions des personnages : un style qui laisse la voix à une atmosphère très posée au sein de cette demeure qui semble être le dernier coin de bonheur pour tous.

Cette histoire palpitante m’a, par bien des côtés, fait penser au magnifique Cette nuit, je l’ai vue de Drago Jancar, lu il y a quelques mois. Il possède tous les éléments narratifs – suspens, surprise, rebondissements – pour plaire, et est passionnant d’un bout à l’autre du récit. C’est un premier roman que de mon point de vue je trouve réussi, cette structure en roman choral est très judicieuse dans la mesure ou l’alternance des points de vue donne du relief à cette histoire, qui porte en son cœur, à travers ses drames, les mouvements de résistance et l’héroïsme de gens ordinaires qui vont s’élever, et malheureusement, ce qui fait partie du lot aussi tous les malentendus qui découlent de ce cette clandestinité.

Nous coulerions des jours heureux, tous les quatre, sans cette guerre aberrante. Notons que nous ne sommes pas les plus à plaindre. Nous n’avons pas d’enfant au front ; Germain, notre jardinier, fait pousser les légumes qui constituent une grande partie de nos repas ; notre cadre de vie est confortable. Et nous ne sommes pas juifs… Cela paraît extravagant de dire « c’est une chance, nous ne sommes pas juifs! « , mais c’est l’inconcevable réalité. C’est le résultat de l’entente entre notre cher Maréchal et cette raclure de Hitler. Des personnes irréprochables sont inquiétées sous le seul prétexte qu’elles sont juives ou simplement d’ascendance juive. Je les vois en consultation, ces personnes-là. Elles ne comprennent pas ce qui leur arrive. Je me sens bien impuissant en tant que médecin à les apaiser. D’autant que les nouvelles n’ont rien de rassurant. Outre-rhin, les juifs sont des parias. Il y a fort à craindre qu’ils le deviennent ici aussi. Qu’est devenue notre souveraineté nationale ? À quel titre devons-nous nous soumettre à cette politique abjecte sur notre sol ? Moi qui étais d’un naturel assez calme, cette guerre a déclenché chez moi une violence rentrée qui me mine et dont j’ai du mal à me départir. Elle se manifeste de plus en plus à l’égard de mes patients et de ma famille, ce que je suis le premier à déplorer. Parfois, je parle mal à Noémie. Elle encaisse sans rien dire, mais je vois bien qu’elle en souffre.

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