Une chambre en Allemagne

#blog-littéraire #chronique-littéraire #carla-maliandi #editions-metailie #une-chambre-en-allemagne #litterature-argentine

#UnechambreenAllemagne #NetGalleyFrance

Âgée d’une trentaine d’années bien sonnées, la narratrice débarque de son Argentine natale à Heidelberg, en Allemagne, là où elle a vécu une trentaine d’années plus tôt avec ses parents, fuyant la dictature. N’ayant gardé aucun contact en Allemagne, elle s’installe dans une résidence pour étudiants. Elle va y faire la connaissance d’autres étudiants avec lesquels elle va nouer des liens étroits. Mais les choses vont prendre un tour plus grave auquel elle ne s’attendait pas et va se retrouver confronter à des décisions à prendre quant à son avenir allemand ou argentin.

Carla Maliandi

115 p.

Editions Métailié

La habitación alemana, 2017

Ma Note

Note : 3.5 sur 5.

À côté de mes domaines de prédilection habituels, les littératures de l’Europe de l’Est et Centrale, il y a des maisons d’éditions qui publient des titres de qualité, les Éditions Métailié en font partie, je les apprécie notamment pour leur littérature d’Amérique Latine et leur littérature noire. J’ai déjà découvert quelques auteurs sud-américains grâce à eux, Mauricio Electorat et son Petits cimetières sous la lune par exemple, et encore une fois ici, je me suis fait plaisir à lire ce court premier roman de l’auteure Vénézuélienne Carla Maliandi, qui vit désormais à Buenos Aires. Certes, l’Argentine n’apparait seulement qu’en trame de fond puisque l’épisode se concentre sur la vie de la narratrice argentine à Heidelberg, en Allemagne.

L’héroïne débarque en Allemagne, laissant derrière elle famille, travaille et ex-petit-ami, exactement là où elle vécu trente ans plus tôt avec ses parents lorsqu’ils fuirent la dictature argentine. Elle fuit sa rupture d’avec Salvador, sa vie parfaitement réglée pour se plonger, en un coup de tête, dans un monde constitué pour une grande partie d’inconnu et une petite part de souvenirs, bien lointains. Sans connaître personne là-bas, elle s’installe dans une résidence d’étudiants, ou elle va réussir à tisser des liens avec certains d’entre eux, aussi perdus qu’elle dans cet univers un peu hostile ou beaucoup peinent à trouver des repères. Tout oublier et reprendre son souffle.

Le roman des péripéties allemandes de l’héroïne argentine se lit quasiment d’une traite. Sans aucun temps mort, il nous entraîne dans la solitude de cette exilée totalement déboussolée et qui se lit d’une amitié, aussi improbable que furtive avec une jeune japonaise ainsi qu’un compatriote auquel elle finit par se lier. Elle vit cet exil à la fois comme un retour aux sources et comme une pause rédemptrice dans sa vie à travers la distance qu’elle met avec son pays et sa famille : mais c’est toute une multitude d’aventures, de surprises, de rencontres, les plus inattendues les unes que les autres, qui l’attendent et qui donnent tout le sel de ce roman.

C’est ici que nous avions l’habitude de déjeuner avec ma mère quand nous attendions que mon père finisse ses cours. Ce souvenir est tellement net qu’il me fait frissonner. C’est dans cet endroit que ma mère me parlait de Buenos Aires, de la vieille maison au coin des rues Entre-Rios et 15-de-Noviembre ou mes grands-parents nous attendaient, et son visage devenait parfois tellement grave qu’elle détournait vite le regard vers la fenêtre et elle m’ordonnait de finir la nourriture dans mon assiette pour que je ne la voie pas pleurer.

Un roman tour à tour grave, certains savent cacher leurs blessures avec soin, léger, la narratrice est une jeune femme désormais célibataire qui papillonne d’un homme à l’autre, ne sachant plus ni ce qu’elle veut, ni où elle va, plein d’émotions de ceux qui s’enfoncent dans leur douleur sans jamais pouvoir en ressortir, de sentiments dissimulés, mais aussi plein d’espoir, où la rencontre avec certains qui donnent sans compter et sans qu’il n’y ait de retour possible.

La jeune femme forme un trio avec ses deux amis argentins, et Mario, liés par une sorte d’entente naturelle – même si l’Argentine est un pays immense – une forte amitié qui revêt d’ailleurs plus une identité de liens amoureux ou d’amour paternel que de liens amicaux. Au delà de cette sensation d’exilé qu’ils partagent tous les trois, et que presque tous les personnages de ce roman de l’exil partagent, ou Heidelberg est une terre d’accueil, un refuge, loin des terres brulées d’Argentine et d’ailleurs. Fréquentant essentiellement des individus issus de l’immigration, temporaire ou définitive, le récit offre une galerie de personnages qui ont quitté leur pays pour des raisons diverses, politique, économique, familiale ou pour les études. C’est un miroir aux multiples reflets de l’experience de l’exile, vécue positivement, subie, voie de secours pour certains, impasse pour d’autres, ou voie d’accès pour d’autres encore pour accéder à une vie meilleure au sein de leur propre pays.

Pour la narratrice, c’est une sorte de passerelle entre passé et présent, elle n’a jamais fait le deuil de cette vie allemande, et cette parenthèse qu’elle s’offre, à bout de souffle d’une vie qui lui pesait, aussi courte qu’elle soit, ce qui explique aussi la brièveté du roman, et de l’expérience finalement éprouvante et condensée qu’elle y vit – deuil, naissance, amitié, retrouvailles, aventure, sensualité – d’expériences qu’elle vit pour la première fois en Allemagne. C’est bref, mais c’est dense, la narratrice est jeune, attirante, seule et intelligente, forcément elle sait capter l’attention des uns, des autres, elle entraine dans son sillon ses compagnons d’errance. On se laisse, de la même façon, emporté par le tourbillon de péripéties dans lesquelles elle se laisse entrainer sans s’apercevoir que le récit est déjà terminé. La seule chose que je pourrai reprocher à ce roman : la fin est très abrupte, et ne laisse pas de place à une voie de sortie éventuelle, que l’on attend pourtant très tôt dans le récit, dommage.

C’est un bon premier roman, il y aurait eu quelques chapitres en plus pour peaufiner la sortie de scène de la narratrice que je n’aurais pas trouvé cela plus mal. Cela dit, c’est un roman de l’instantanéité ou les personnages vivent et profitent, sur le moment, sans penser au jour d’après, jouissent de l’instant présent, chacun sait que leur position n’est que passagère, les amours comme les amitiés, les temps sont comptés comme le séjour à Heidelberg de la narratrice. Roman de transition, de l’entre-deux qui mélange un brin de folklore argentin et la turpitude de la réalité froide et acérée d’une étrangère seule dans une ville allemande, dont les souvenirs commencent à devenir dangereusement délavés par l’usure du temps. C’est un roman qui a le charme particulier de la fugacité de ces instants légers, doux et heureux, aux effluves d’un bonheur qui a été, de celui qui pourrait être, en tout cas il est de ceux qui ne s’oublieront pas.

Heidelberg est un lieu de conte de fées, irréel, une des rares villes allemandes qui n’ont pas été bombardées. J’essaie de reconnaître les rues. J’ai vécu ici les cinq premières années de ma vie. Certaines choses me sont familières : les boulangeries, les berges du Neckar, l’odeur de la rue. C’est un jour chaud et éclatant. Je marche à l’intérieur du conte, je respire profondément, je joue à me perdre dans les rues puis à me resituer. J’entre dans un bar de la Markplatz, je commande un petit-déjeuner qui comporte du pain, de la charcuterie, du jus d’orange et du café au lait. Le garçon me demande d’où je viens, il me parle de foot, il connaît par cœur le nom de tous les joueurs de l’équipe d’Argentine. J’en profite pour pratiquer mon allemand sans grande exigence. Je me rends compte que je suis en difficulté, que je ne comprends plus très bien la langue, que je l’ai oubliée, que les leçons que j’ai cherchées sur Internet avant de venir et la bonne prononciation que je croyais pouvoir retrouver n’ont pas suffi. Pendant que le serveur me parle de Messi, j’envisage des stratégies de communication. Je peux parler en anglais si ça ne fonctionne pas. Oui, Messi c’est un génie, je finis par dire en espagnol. Le garçon s’esclaffe et il part s’occuper d’une autre table. En partant il répète : « génie », « c’est un génie ». J’avale mon petit-déjeuner avec voracité, je ne laisse rien. Un vieil homme assis à la table d’à côté me regarde du coin de l’œil et je vois au pied de sa chaise un petit chien qui l’accompagne. Le vieil homme le caresse d’une main et de l’autre il tient sa tasse. Je calcule son âge et je me demande ce qu’il pouvait faire pendant la dernière guerre. Peu importe, même si c’est un vieux nazi il n’en a plus pour longtemps à vivre. L’homme me sourit tout à coup. Peut-être que je suis pleine de préjugés, il a l’air d’être un vieillard aimable qui a remarqué que je ne suis pas d’ici. Que peuvent voir de moi ceux qui me voient assise là ? J’imagine mes cheveux autour de mes épaules, la barrette mal accrochée que je me suis mise ce matin, le joli chemisier que je porte tout froissé. Tout me semble ridicule maintenant. Ridicules ces ornements avec lesquels j’essaie de couvrir les ruines. Tout est détruit, ou que j’aille. Et maintenant je suis à des milliers de kilomètres de mon pays, sans savoir bien parler, sans savoir quoi faire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :