Disputes au sommet

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Ismail Kadaré évoque ici un épisode mythique de l’ère stalinienne et pourtant infime par sa durée. Il s’agit de l’appel téléphonique de Staline à Boris Pasternak en juin 1934, qui ne dura guère que trois minutes et qui, dans le maelström de l’Union soviétique d’alors et des pays du bloc de l’Est, donna lieu à toutes les rumeurs, à toutes les interprétations, contribuant en grande partie à affaiblir encore l’image du grand écrivain russe. Cette conversation hante Ismail Kadaré depuis ses années de jeunesse, alors qu’il étudie à Moscou et qu’il en entend parler pour la première fois.

Tel est le socle de ce nouvel opus qui permet à Kadaré de faire défiler en filigrane les grandes figures littéraires russes, mais aussi albanaises, toutes en proie un jour aux tourments exercés par la machine de la terreur totalitaire. Il met particulièrement en lumière la figure tragique d’Ossip Mandelstam, qui venait juste d’être arrêté, et qui est au centre de cette conversation téléphonique.

Ismail Kadaré

216 p.

Fayard

Kur sunduesit grinden, 2018

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Parlons de littérature albanaise avec l’un de ses auteurs les plus connus, Ismail Kadaré. Les Éditions Fayard ont publié le 19 janvier le dernier titre en date de l’écrivain albanais : cela n’a rien d’un roman, Ismail Kadaré y mène un dialogue avec lui-même, avec son lecteur, sur trois petites minutes de l’histoire soviétique. Cinq cents pages sur ces centaines de secondes. Mais ce n’est pas trois minutes prises au hasard, au milieu d’une conversation lambda entre deux quidams. Ces trois minutes représentent une conversation entre Joseph Staline et Boris Pasternak, que l’on rapproche volontiers du Docteur Jivago, mais qui fut également l’un des grands poètes de son époque. Trois minutes, qui impliquent également le poète Ossip Mandelstam, et dont personne ne connaîtra vraiment jamais la teneur exacte. Ce n’est pas une simple conversation, c’est une confrontation, presque idéologique, ou ces deux grands poètes russes se sont opposés de manière plus ou moins franche, à travers leur œuvre comme au cours de leur vie, à l’homme de fer. Si Ismail Kadaré s’implique volontiers personnellement dans les premiers chapitres, il s’efface ensuite pour laisser place aux protagonistes. 

Le tandem Mandelstam-Pasternak existait vraiment, il était quasi à la mode.A une époque, tous en parlaient, si souvent que la question d’Anna Akhmatova : Mandelstam ou Pasternak, thé ou café ? devint aussitôt proverbiale. En d’autres mots : sur lequel des deux allons-nous deviser, chers invités ? Qu’allons-nous commander ? Thé ou café ?

Je parlais précédemment de littérature albanaise, de par la nationalité de l’auteur, mais il serait plus juste de parler de littérature soviétique, de l’union des républiques socialistes et soviétiques, aux côtés de laquelle l’Albanie fut alignée jusqu’en 1960 avant de se rapprocher de la ligne politique du communisme chinois, l’Albanie fut en effet le dernier pays en Europe à appliquer un régime stalinien. Avant l’intérêt que représente cette conversation téléphonique, au niveau historique, j’aimerais d’abord évoquer cette Albanie que l’on entraperçoit au détour d’un paragraphe évoquant le passé d’Ismail Kadaré, cette histoire d’amour-haine qui régit les relations albanaises avec l’URSS, leur alliance d’abord, leur divorce ensuite. Ainsi que le sort réservé aux auteurs en Albanie, comme à Moscou, et cette obligation dont ils sont lestés, de camoufler le moindre propos pamphlétaire sous un vernis épais d’hypocrisie. Si Mandelstam n’a pas réussi à passer entre les filets de la geôle soviétique, Pasternak, ainsi que Kadaré échapperont à l’emprisonnement, leurs œuvres ne passeront pas l’épreuve de la censure, en revanche. La révolution culturelle l’obligera ainsi à vivre à la campagne et à accomplir du travail manuel, l’Albanie étant un pays très ruralisé.

Contrairement aux usines et coopératives, le Moscou de mon roman avait justement besoin, lui, de méconnaissance.

Mais qu’est-ce que Joseph Staline et Boris Pasternak ont bien pu se dire durant ces minutes interminables ? On peut s’en douter, au vu de la position de Pasternak et Mandelstam envers le pouvoir. C’est cette interrogation qui mène le fil de ce récit, avec l’analyse de treize versions différentes entretenues par l’entourage de Pasternak. Et qu’incidemment l’auteure albanais a vécu lui-même en écho, comme une étrange récurrence, lorsque le président albanais, Enver Hoxha, lui a téléphoné pour le féliciter après la publication d’un de ses poèmes.

J’ai été assez partagée par ce texte : un peu agacée par la lenteur à laquelle on découvre ces trois minutes, par les différentes hypothèses exposées successivement pour finir par conclure, que nous ne sommes pas plus avancés. Il faut dire aussi que la forme du texte, composé de très nombreux paragraphes, courts, à mon sens ne favorise pas vraiment la fluidité du récit. La confusion et la disparité du texte sont entretenues par ces trois grandes parties, consacrées chacune à un thème différent et pas vraiment liées entre elles. À chaque paragraphe, l’auteur ne nous accorde que des bouts d’information, qu’il peut reprendre quelques paragraphes ou pages plus loin, à charge pour nous de reconstituer le puzzle d’une époque, d’événements particuliers. Cette explosion de la narration porte clairement à une certaine confusion, c’est un véritable patchwork qui mêle Moscou, et son institut Gorki, une Albanie, une petite nation par sa taille, mais au caractère bien trempé, de celui qui a refusé la déstalinisation, celui qui dirige un empire soviétique, mais qui est toujours ramené à ses racines géorgiennes et de serf, ce « montagnard du Kremlin » selon Mandelstam, ce « nain, au corps d’adolescent et au visage vieilli » selon Pasternak. On peut comprendre la vexation de Staline.

C’est un texte à la fois très intéressant qui évoque des points d’histoire et de littérature dont j’ignorais absolument tout, parce qu’il évoque aussi les relations de trois figures littéraires avec le pouvoir : Ossip Mandelstam, le sujet même de la conversation, la campagne de dénigrement de Boris Pasternak, l’interlocuteur de Staline, et l’auteur lui-même. Si les positions d’Ossip Mandelstam, arrêté par deux fois, sont plutôt claires et apparaissent comme celles d’un contestataire et opposant farouche à Staline, celle de Pasternak est plus voilée. Mais elles vont finalement dans le même sens : cette campagne menée contre Pasternak l’ayant empêché de sortir du pays pour accepter le prix Nobel.

Après un moment de fatigue, car je ne parvenais pas à déterminer le nombre de minutes qu’avaient pu contenir les soixante-dix années de vie de Pasternak (de mes calculs il en sortait tour à tour trente, puis quarante millions), je songeai à la manière d’expliquer ma nouvelle marotte : un hommage, fût-il indirect, à l’un des deux interlocuteurs de cette conversation téléphonique, Pasternak ou, Dieu nous en préserve, Staline. Ou un mystère qui concernait peut-être l’un d’eux. Peut-être les deux. Ou qui me touchait moi-même. Sinon, aucun de nous.

J’ai aimé le sujet que Ismail Kadaré a traité, il a évoqué Robert Littell et L’hirondelle avant l’orage que j’ai lu lors de sa sortie. Mais, c’est vrai que ma lecture a privilégié le fond, qui se situe entre le documentaire et l’essai, et ce qu’il me manque, peut-être c’est d’avoir réussi à entendre la voix littéraire d’Ismail Kadaré. D’autant que le fil ici est parfois très décousu et que dès lors qu’on n’est pas au fait de la biographie de l’auteur, la signification de certains détails peut nous échapper. Kadaré nous livre une telle affluence de détails passionnants sur ces fameuses trois minutes de conversation, sur les deux poètes, la vie littéraire de l’époque, l’Albanie ce pays qui est devenu mystérieux à force d’être renfermé sur lui-même, et l’auteur albanais lui-même que j’aurais pu relever beaucoup d’autres extraits, qu’il y aurait tant d’autres points à évoquer. J’aimerais me tourner maintenant vers Qui a ramené Doruntine ? qui vient de sortir aux Editions Zulma.

Que pensais-je de Pasternak ?

La réponse : « Nous sommes différents » aurait été d’autant plus aisée que tout semblait l’attester : autre nation, gouvernement, époque, religion aussi. Sans parler de la langue.

Cependant, nous demeurions parents. Et il ne pouvait en être autrement. Moscou était devenue incontournable depuis le jour ou elle était devenue propice à l’art. Conséquemment, Pasternak devenait incontournable par le démon de la parentèle artistique.

Ne pouvant l’éviter, je me trouvais entre lui et l’Etat communiste. Donc avec le poète, contre l’Etat. Ou avec l’Etat, contre le poète. Ou neutre, sans l’un ni l’autre.

Entre-temps, quelque chose d’impensable était survenue : la possibilité de se positionner contre l’Etat soviétique n’était plus exclue. Mais certainement pas pour le cas Pasternak. Jamais de la vie. Du point de vue albanais, si l’Etat soviétique attestait une fois de plus de sa barbarie, ce n’était pas en étant trop sévère à l’égard du poète, mais au contraire, trop… clément !

Pour aller plus loin

Par une nuit de brume, Doruntine se présente chez sa mère après trois ans d’absence. Son frère Konstantin l’aurait ramenée des lointaines contrées de Bohême où elle s’est mariée. Il en avait certes fait le serment, mais chacun sait qu’entre-temps il est mort à la guerre.
Sommé par les autorités d’élucider l’affaire pour mettre fin aux superstitions et aux plus folles rumeurs, le capitaine Stres soupçonne une imposture de haute volée. Il n’a qu’une obsession : retrouver le cavalier de Doruntine…
Au cœur de l’Albanie légendaire, entre croyances et fantasmes, mystère et rationalité, Kadaré transforme un mythe fondateur en une enquête palpitante.

Mars 1937, un présage indique, à l’endroit d’où partent les bacs qui traversent l’Ouyane maudite, qu’il faut construire un pont. Chronique journalière de l’édification du premier pont de pierre de l’Albanie, par le moine Gjon, avec le malheur qui entoure cette construction.

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