Le bourg d’Okourov

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Dans le bref roman qu’est Le Bourg d’Okourov, c’est la vie dans la Russie provinciale qui est la cible de la plume acerbe de Maxime Gorki. Cette petite ville imaginaire, pensée par l’écrivain comme un creuset pour y placer ses personnages et en examiner le destin tragique, est partagée en deux par la rivière Poutanitsa : d’un côté les riches commerçants, les bourgeois et les notables, de l’autre, le faubourg où vivent les ouvriers et les humbles. 

Depuis toujours, les habitants s’observent, les pauvres envient les riches et les riches se méfient des pauvres. Le seul endroit où tous se côtoient est la maison close, le « Paradis de Felitsiata ». Mais, en 1905, l’atmosphère se charge petit à petit des idées de « liberté », de « réformes », et les faubouriens sont séduits par les perspectives de changement, ce qui n’est pas sans avoir des conséquences sur le paisible bourg d’Okourov. 

Maxime Gorki

155 p.

Editions des Syrtes

Городок Окуров, 1909

Traduction de Zinovy Lvovsky

Ma Note

Note : 3.5 sur 5.

Pour l’heure, tenez-vous tranquille et lisez Tolstoï, c’est ce que vous avez de mieux à faire !

En février dernier, les Éditions des Syrtes ont publié ce titre de Alexis Pechkov, plus communément connu sous son nom de plume Maxime Gorki : il s’agit d’une édition, traduite par Zinovy Lvovsky, traducteur franco-russe déporté et décédé à Auschwitz, et révisée par Jean-Baptiste Godon, lauréat du Prix Russophonie 2007 pour la traduction d’Au diable vauvert de Evgueni Zamiatine. Certains passages n’avaient, en effet, jamais été traduits en français, en particulier les passages relatifs aux Allemands de Russie. La première traduction du Bourg d’Okourov date de 1938 et a été publiée sous le titre Tempête sur la ville. Cette première édition fut amputée de ces passages et placée sous la « liste Otto » qui recensait tous les ouvrages interdits en France par la propagande nazie. Cette nouvelle édition plus fidèle à l’œuvre d’origine s’appuie ainsi sur la publication des Œuvres Complètes de Maxime Gorki.

Maxime Gorki est connu pour avoir donné vie au réalisme socialisme russe. Exilé à deux reprises en Italie, la réputation de l’homme est marquée par son engagement social, qui empiète largement sur son engagement en littérature. Il s’est aventuré dans l’exploration et l’étude des mœurs des classes populaires de son pays. Ce qui explique son activisme auprès des Bolcheviques. Le bourg d’Okourov n’est pas son œuvre la plus connue, la plus épaisse, néanmoins, elle contient les thèmes chers à l’autodidacte russe : l’étude des mœurs sociales, les mécanismes de dominations des bourgeois sur les plus démunis, la liberté, sa valeur, son prix, son coût, l’autoritarisme et cet idéal d’un homme nouveau. Est passé au microscope Okourov, cette ville en forme de croix, divisée en deux : à Chikhane les beaux quartiers de la bourgeoisie, les commerçants qui prospèrent, fonctionnaires, membres du clergé, à Zaretchie les gens moins fortunés, qui survivent d’une façon ou d’une autre. À Okourov, on ne se mélange pas, évidemment. 

Le charme de ce livre, c’est d’abord celui de découvrir toute cette micro-société dont chaque personnage porte une fonction, le poète, l’usurier, le-s commerçant-s, le poivrot de service, la fille de joie, ses clients, en total reflet avec les sociétés des villes de l’époque. Cela m’a fait penser à la façon dont Balzac explore ainsi ses personnages dans ses romans. Si le village est bien découpé en deux, la maison close, quant à elle, est en marge du faubourg, mais au centre du roman, le seul endroit qui attire bourgeois comme prolétaires. Gorki en fait l’élément central, le seul lien qui unit les deux parts d’Okourov. Aussi bien les bourgeois que les autres fréquentent les filles de la maison, Pacha, Rosa et Lodka. Le seul point en commun entre les gens de Chikhane et Zaretchie, c’est celui de l’amour, la sexualité, mais aussi le réconfort qui rassemblent les uns et les autres dans cette même condition humaine dans les bras de ces filles. Scène centrale du roman par bien des côtés.

Si la Russie est un pays immense, aux frontières presque irréelles, Le bourg d’Okourov est un véritable microcosme qui se suffit à lui-même, porteur de frontières invisibles mais réelles qui semblent maintenir ses habitants à l’intérieur du bourg. Cette opposition de deux-mondes, outre la dimension financière, me semble opposer une vision traditionaliste de la Russie, avec son église à coupoles multicolores, et une vision plus moderne, avec son église d’une blancheur plus simple. Gorki livre une vision de la Russie divisée en deux catégories : ceux qui vivent confortablement, le reste qui est exploité, qui dépérit ou qui s’alcoolise. Gorki a restitué cette guerre des classes, ou le plus fort a asservi les plus pauvres. Le contraste entre les deux mondes est saisissant : tandis que du côté de Chikhane, les rues fleurent bon le luxe, chez leurs voisins, c’est un retour au Moyen-âge, les familles y sont frappées par l’impôt, amassé par l’inspecteur. Les habitants du faubourg évoluent à la limite de l’anarchie, dans une zone de non-droit que moujiks des forêts environnantes et bourgeois des beaux quartiers évitent soigneusement.

Il y a Tiounov, le borgne, le philosophe, le sage, et il y a le poète Dima, l’un et l’autre comme porte-parole de l’auteur : le premier qui déclame, le second qui écrit les vérités, peut-être celles que porte Gorki, le premier une vision large et nationale, une vision qui englobe la russe et le peuple. Le second s’exprime par le biais de ses vers, décrivant la vie à Zaretchie et ses habitants, qui bien souvent déplaisent. La sagesse de l’un compense la franchise de l’autre. On découvre la parole politique qui annonce l’avènement du bolchevisme à travers Tiounov. Alors que Tiounov le borgne, l’idéologue, passé par Moscou et la prison, le plus expérimenté de tous, vient professer la parole du russe travailleur, celui qui construit, utile à la société, cette idée de l’homme pur, sage, loin de ce que représente le bourgeois, qui en parasite profite d’une société qu’il n’a pas construite et dont il ne fait que profiter.

L’imaginaire Okourov, ses drames, ses conflits, est un aperçu de cette Russie scindée divisée en deux et dont les deux parties, bourg contre faubourg, se méprisent : La révolution bolchevique est déjà là, ne serait-ce que dans les esprits qui s’échauffent de cette classe de russe qui meurt de faim et d’ennui, avec des relents xénophobes envers cette communauté allemande, dont les sonorités des noms résonnent comme une fausse note qui agresse l’oreille. L’expression qu’utilise Tiounov à plusieurs reprises d' »homme prédestiné » m’a particulièrement marquée : si l’on en croit sa biographie en russe, Gorki aurait été marquée par l’idée du rêve Nitzschéen d’homme nouveau, qui surpasserait en force et en intelligence, dans un premier temps. Cette conception d’un homme nouveau aurait évolué avec le temps et il s’incarnerait en la personne d’un homme simple, tourné vers la vie, tourné vers la protestation sociale. Voilà qui ressemble beaucoup à Tiounov. Sans oublier Dima, dont l’image du poète, le rêveur mal dégrossi, qui a le malheur d’énoncer leurs quatre vérités aux interlocuteurs, est bien malmenée : portée à dérision par l’auteur, il fournit de savoureux passages, qui donnent à ce roman un pléochroïsme intéressant, où l’humour et le sarcasme côtoient drame et tragédie.

Sima se trouva devant le percepteur qui, affalé sur un canapé, souriait de tout son visage.

– Alors, animal, il paraît que tu as écrit une poésie que tu déclames partout, et je n’en suis pas informé ? C’est quand même moi qui te l’ai commandée, pas vrai ?

Sima, submergé par la haine et l’angoisse, entonna soudain d’une voix forte et perçante qu’il ne se connaissait pas :

– En l’honneur de Sa noblesse, Evseï… Joukov.

Il prit une pause et poursuivit en se balançant sur ses jambes et comme s’il flottait dans un brouillard :

– Je n’ai pas mentionné votre patronyme car il se prête mal à la versification : Liodorovitch… personne ne s’appelle ainsi !

– Quoi ? dit Joukov, surpris. Récite plutôt ton poème, imbécile !

Sima commença :

Je n’aurais pas l’audace

De vous le dire en face.

Si je déclamais tout,

Vous me briseriez le cou.

Je ne connaissais pas Gorki, j’ai pris le parti de débuter avec un roman court, rapide et agréable à lire, mais qui annonce la révolution de 1917 alors même que son auteur est en exil après une première tentative avortée de révolution lors de sa rédaction. C’est une première approche appréciée que je compte bien approfondir.

Tiounov ajusta son cafetan et articula soigneusement :

– Nous sommes tous des bourgeois. Nous allons, pour plus de clarté, parler de manière triviale. A quoi sommes-nous prédestinés ? Trivialement : quelle place, quelle fonction nous est réservée sur cette terre ? Question !

N’obtenant pas de réponse, il poursuivit :

– Les nobles, les marchands et même les moujiks, couche sociale la plus vile de la population terrestre, tous remplissent telle ou telle fonction. Quelle est notre fonction ?

L’orateur soupira et, jaugeant son public du regard, sourit triomphalement.

– J’ai consulté des savants, des étudiants versés dans la politique, deux prêtres, un officier, politique également, nul ne peut expliquer ce qu’est un bourgeois en Russie, ni la fonction qui est la sienne !

Klioutchnikov poussa Vavilo du coude.

– T’entends ça ?

– Va te faire voir ! grommela Vavilo.

– Cependant, continua Tiounov, j’ai rencontré un vieil homme qui écrit notre histoire et l’écrit depuis treize ans : il a noirci, à vue de nez, un demi-poud de papier.

– Kojemiakine ? demanda Vavilo, maussade.

Le borgne reprit sans lui répondre :

– « Je travaille surtout pour les bourgeois, dit cet écrivain, pour eux, parce qu’ils ont été incroyablement outragés et oubliés par tous les dons de la nature. Je montrerai, précise-t-il, à quel point le peuple des bourgs est asservi, comme toute la vie qui s’y trouve. »

– As-tu lu son histoire ? interrogea Bourmistrov.

– Non, mais je connais quelques-unes de ses conclusions. Nos noms de famille, par exemple, suggèrent que nous descendons d’archers, de canonniers, de juges : brefs de gens utiles, et nous sommes tous de sang russe, même si nous venons du petit peuple !

– Où veux-tu en venir ? l’interrompit de nouveau Vavilo.

Tiounov déclara en se frottant les mains :

– Où ? Eh bien, précisément, à la place à laquelle je suis prédestiné, rien de plus !

Il promena son œil brillant sur l’assistance et, notant l’ennui déjà visible sur de nombreux visages, poursuivit d’une voix plus vive et plus forte :

– N’est-il pas légitime de se demander pourquoi les Russes de souche sont rabaissés tandis que les premiers rôles sont occupés par les Vogel, Strechel et autres barons étrangers?

Pour aller plus loin

Près de dix mille lettres de la main de Maxime Gorki sont conservées par les archives de l’Institut de la littérature mondiale de Moscou. La présente correspondance inédite entre l’écrivain et ses fils représente 216 lettres échangées entre 1901 et 1934. Les deux fils de Gorki ont connu des destins singuliers et contraires : Maxime, son fils légitime, né en 1897, a vécu séparé de son père. Adolescent dissipé, passionné par les avions, il jouit pleinement de son époque. Il adhère au parti bolchevique, participe à la prise du Kremlin en 1917, se rapproche de Lénine et rejoint la Tcheka, mais décède mystérieusement en 1934. Son fils adoptif, Zinovi (Yechoua Sverdlov de son vrai nom, 1884-1966), après avoir été le secrétaire de Gorki, mène une vie d’aventurier et voyage à travers le monde. En 1914 il intègre la Légion étrangère, est gravement blessé en 1915 et mène une brillante carrière de militaire puis de diplomatie en France.

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