Madame Mohr a disparu

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Cracovie, 1893. Zofia Turbotyńska, sans enfants, mariée à un professeur d’université, s’efforce de gagner sa place dans la haute société cracovienne. Dans ce but, et pour lutter contre l’ennui de sa vie domestique, elle s’engage au service d’une cause caritative : la Maison Helcel, maison de soins privée pour les malades et les vieux.
Lorsqu’une résidente, Mme Mohr, est trouvée morte dans le grenier, le médecin conclut à une crise cardiaque. Mais Zofia, grande lectrice de romans policiers, y voit aussitôt un acte criminel et décide d’enquêter. Plonger dans les secrets des uns et des autres, sinistres ou anodins, est bien plus amusant que coudre des sachets de lavande… Et qui sait, Zofia y trouvera peut-être une nouvelle vocation ?
Première aventure de cette Miss Marple à la polonaise, ce roman mêle pastiche hilarant et satire bourgeoise, tout en offrant au lecteur un savoureux portrait de Cracovie, avec ses commérages, ses figures historiques et ses mœurs d’un autre âge.

Maryla Szymiczkowa

385 pages

Agullo Editions

Tajemnica Domu Helclów, 2015

Une traduction de Marie Furman-Bouvard

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Nul besoin de fermer les fenêtres, disait-on avec malice, le turbot n’est pas un aigle, il ne s’envolera point. »

C’est l’un des titres polonais de la rentrée, et si vous avez eu l’occasion de visionner l’entretien via Zoom organisé par VLEEL à l’occasion de la sortie du titre, vous saurez que derrière le joli – mais apparemment un peu désuet – pseudonyme de Maryla Szymiczkowa se cachent deux auteurs : Piotr Tarczyński et Jacek Dehnel. Un roman écrit à quatre mains, donc, par Jacek Dehnel, un écrivain pur jus, poète, traducteur et par Piotr Tarczyński un historien et traducteur depuis l’anglais : c’est le second titre d’écriture croisée que je lis, le premier La mort d’une sirène étant l’œuvre de deux auteurs danois. C’est un roman qui me tenait à cœur de lire, de par son cadre cracovien, de par son intrigue, de son genre policier rétro qui m’interpellait et de par les influences très anglaises des auteurs, qui s’inscrivent entre Edgar Poe et Agatha Christie. Et, aussi, par la maison d’édition, Agullo Editions, qui le publie et qui a trouvé ses marques en Europe de l’Est.

Une fois n’est pas coutume, une table des matières, un avant-propos et un prologue précèdent le roman : il est d’usage désormais de placer la table des matières en fin de roman, le fait de la placer en ouverture me rappellent des usages passés. D’autant que les auteurs, et cela a d’ailleurs été évoqué pendant l’entretien chez VLEEL (je crois qu’ils ont évoqué Alexandre Dumas), en lieu et place d’un titre, chaque chapitre est résumé de façon plutôt sibylline et cocasse. Puis l’avant-propos qui a la tâche de planter le décor historique de Cracovie et de la Pologne depuis la fin du XVIIIe siècle, ce qui en toute bonne foi n’est pas une mauvaise idée. Et puis, il y a ce prologue, qui donne le la : « PROLOGUE Dans lequel on ne voit pas grand-chose, on n’y entend pas grand-chose non plus« . Dernière chose, Zofia Turbotynska tire son nom du turbot, le poisson, d’après un choix de la traductrice du roman vers l’anglais. En effet, Jacek Dehnel m’a expliqué, après lui avoir demandé la raison du changement de nom du couple qui en polonais se nommait Szczupaczyńska en un Turbotynska pour, au moins, les langues anglaises et françaises. Il m’a expliqué que dans sa langue natale Szczupak désigne une espèce de poisson prédateur, en l’occurrence le brochet, traduction fournie avec l’aimable coopération de reverso. 

Fin XIXe siècle, Cracovie. Zofia est l’épouse du professeur Ignacy Turbotynska et elle n’en est pas peu fière ! En digne bourgeoise de l’ancienne capitale, Zofia est le moteur de son couple, sans enfant, soigne son époux aux petits oignons, entretient ses relations, il lui arrive de s’occuper d’œuvres de charité, ou de « campagnes caritatives » pour rentrer dans le carcan de ces notables cracoviens, mais elle s’ennuie. Voilà qu’entre deux sorties au théâtre, elle tombe sur une étrange affaire de disparition, celle de Mme Mohr. Et pas n’importe où puisqu’il s’agit de la Maison Helcel, grande fondation caritative de la ville et dirigée par des religieuses, faisant office de maison de retraite pour personnes argentées ou indigents. Zofia Turbotynska délaisse ainsi mari et autres enfants scofuleux pour s’adonner à son enquête qui va la mener hors de Cracovie.

Ce roman policier d’un autre temps a l’ingéniosité de jouer sur l’histoire foisonnante et multiculturelle d’un pays à l’unité encore fraîche, et qui se trouve à la croisée de plusieurs cultures, autrichienne, prussienne et ukrainienne. Sans faire abstraction de cette ville, au statut très particulier de République semi-autonome, qui passa sous domination autrichienne par la suite: les auteurs l’expliquent, Cracovie était un vivier de communautés différentes. Un point central de la vie sociale de l’époque, en concurrence directe avec Vienne la capitale de l’Empire austro-hongrois. Au milieu de cela, Zofia quant à elle évolue dans la ville par monts et par vaux pour essayer de trouver le fin mot de l’histoire, et ce qui rend son personnage plutôt atypique c’est la liberté dont elle jouit pour enquêter alors même qu’elle vit dans une époque où on lui donne volontiers du « professeur », le titre de son époux. Si effectivement, on retrouve quelques éléments d’Agathe Christie, notamment dans le processus de révélation des tenants et aboutissants de l’intrigue, qui se passe de façon collégiale devant l’assemblée des protagonistes impliqués, l’ambiance est nettement moins solennelle et affectée que celle de l’auteure anglaise : les deux auteurs gardent ce ton parfois pince-sans-rire, cet humour parfois très caustique, qui est le leur, et qui rend la lecture de ce roman plus légère sans être superficielle pour autant. 

On se perd parfois dans quelques longueurs dans cette enquête, qui multiplie les déambulations dans les rues de Cracovie, le titre a le mérite de nous divertir et de nous instruire, à ce niveau-là les deux auteurs se complètent parfaitement, ce qui est d’ailleurs bien apparu lors de l’entretien vidéo. Et la décision de faire de Cracovie, deuxième plus grande vie de Pologne, et qui se cache derrière la lourde histoire de la capitale, le cadre des aventures de Zofia est un excellent choix : le château, le théâtre, la Vistule, ses légendes, elle possède un charme évident. Ce roman policier rentre d’ailleurs dans ce que l’on nomme romans policiers rétros. Pourtant, la recherche du coupable est la même, les mêmes ressorts sont utilisés, les alibis en carton, les suspects qui le sont trop, les retournements soudains de situation. Mais c’est diablement efficace, à moins d’être le Sherlock Holmes polonais, j’avoue que la clef de l’énigme résiste à toutes les hypothèses qui se sont profilées dans mon esprit.

Il connaissait par coeur ses faits et gestes : à présent, elle s’avance vers l’étagère de ses livres préférés, hésite un instant, choisit l’édition allemande des Histoires de Poe et lit pour la énième fois Le Double crime dans la rue Morgue ou Le scarabée d’or. Ou peut-être l’un des ouvrages de Gaboriau, qu’elle avait acheté lors de leur voyage de noces à Paris ou qu’elle avait fait venir plus tard, en qualité de jeune épouse? Un récit en tout cas sur le crime et le châtiment, mais pas de Dostoïevski. Il voyait son index qui glissait sur le dos des livres et… oui, le gémissement des ressorts du vieux fauteuil, amené de sa ville natale. Puis, silence, silence, silence.

La bonne nouvelle, c’est qu’Agullo devrait le prochain tome des aventures de Zofia, sachant que quatre titres ont déjà été publiés en Pologne et que les auteurs prévoient d’en écrire quelques autres. Pour notre plus grand plaisir, puisque Cracovie regorge de lieux fascinants susceptibles d’être des scènes de crimes et d’enquêtes ! Ce que d’après les résumés qu’on peut traduire depuis le polonais les auteurs n’ont pas manqué d’exploiter. Peut-être même qu’ils finiront par sortir Zofia de Cracovie, pourquoi pas.

Zofia balaya du regard l’intérieur du secrétariat. C’était ici, au cœur de l’établissement – cette idée lui traversa l’esprit en une fraction de seconde, car dans son esprit les idées galopaient toujours à la vitesse d’un quadrige -, que la présence des Helcel subsistait de la manière la plus tangible dans les lourds meubles bourgeois qu’ils avaient légués à la fondation afin d’aménager le secrétariat… Comme ce grand bureau sculpté, qui abritait autrefois les livres des recettes et des dépenses de leurs boutiques de la Halle aux draps, la correspondance avec les banques, les contrats, les testaments… Ou bien ces armoires, ou la bibliothèque des Helcel avait été remplacée par d’épais livres de comptes ; dans certains, sœur Felicja – qui possédait la plus belle écriture – calligraphiait les comptes des pensionnaires de catégorie supérieure, et dans d’autres elle comptabilisait les revenus de ce que les indigents cousaient, tricotaient, sculptaient et encollaient dans les ateliers de l’établissement… Mais avant tout, les Helcel étaient présents dans les deux imposants portraits encadrés de bois massif, sculpté, décoré à la feuille d’or, car tout dans leur vie était recouvert de feuilles d’or. Lui, peint par le professeur Cynk sur fond d’une tapisserie – comment en serait-il autrement ? – rehaussée de fil d’or, une main sur un sabre Karabela, en manteau rouge, ceint d’une large ceinture en soie brodée, une fibule en perle au ras du cou, tel un véritable noble de l’ancienne Pologne, bien qu’il fût un Allemand des environs de Brunswick… Quant à elle, elle avait choisi Pochwalski – déjà fort apprécié à l’époque bien que tout jeune, aujourd’hui fraîchement nommé professeur à l’Académie de Vienne…. Oh, il l’avait peinte d’une manière flatteuse, en pleine lumière, ou disparaissent les rides, en robe de deuil, de sorte que ses mains qui émergeaient des longues manches paraissaient briller sur le fond noir…

A venir chez Agullo Editions

 » Je vais leur brandir un miroir au visage pour qu’ils se regardent une fois pour toutes. « 
Inspiré par le réel scandale sexuel de Kautokeino, qui fit vaciller la communauté Same, ce texte intelligent et nuancé interroge la place de l’art et transporte le lecteur dans les paysages arctiques sans tomber dans le cliché.
Amund Andersen est un jeune artiste same, peuple autochtone vivant au nord de la Suède, de la Norvège et de la Finlande. En vue d’une exposition qui lui sera consacrée au centre des cultures sames, il part pour Kautokeino, gros village du Finnmark, à l’extrême nord de la Norvège. Il compte y effectuer des recherches pour la création de la pièce maîtresse de l’exposition. En apparence, il erre sans but au cours des semaines suivantes, mais dans l’ombre, il façonne son projet, dont le point de départ est une vaste affaire d’abus sexuels qui a secoué la région quelques années plus tôt…
Le récit du séjour d’Amund est entrecoupé de flashbacks remontant jusqu’au début du xxe siècle et mettant en scène ses aïeuls et leur assimilation forcée. Ainsi, l’auteur aborde les bouleversements de la société same de génération en génération, explorant non seulement les questions de langue et d’identité mais aussi les relations de pouvoir au sein de la communauté, et les paradoxes d’une posture de victime éternelle qui amènent à des abus.

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