Anton Tchekhov, une vie

Donald Rayfield, Louison Editions, 552 p.

Anton Chekhov: A Life

 
Ma note ♦♦♦♦◊

 

Qui se cachait derrière l’auteur de La Mouette, La Steppe, les Trois Sœurs, ou encore L’Île de Sakhaline? Cet homme, tout à la fois médecin, journaliste, écrivain, reste encore aujourd’hui l’une des figures essentielles de la littérature russe, un homme principalement connu pour ses nouvelles et ses pièces de théâtre, qui restent encore en haut de l’affiche en ce début de XXIe siècle. Nous voilà face à une biographie encyclopédique, un ouvrage substantiel qui passer à la loupe pratiquement chaque pan, chaque épisode aussi anodin soit-il de la vie de l’homme. D’abord publié en anglais en mille neuf cent quatre-vingt dix-sept, cette biographie vient d’être traduite et publiée en français, la version anglaise ayant été révisée et complétée par les traductrices, Agathe Peltereau-Villeneuve et Nadine Dubourvieux, et l’auteur, Donald Rayfield. Rien n’est mis de côté, autant le plan familial que personnel et littéraire. Mort à quarante-quatre ans, Anton Pavlovitch Tchekhov a pourtant réussi par sa courte vie à léguer un héritage exceptionnel à son pays.

 


                   Le chantre de la désespérance selon Leon Chestov

           Vous aimez les biographies? Vous aimez la littérature russe? Vous êtes un inconditionnel de l’oeuvre d’Anton Tchekhov? Ou vous souhaitez simplement découvrir l’homme? Cette biographie est faite pour vous, accrochez-vous! Il ne s’agit pas du menu livre de poche, non, non, nous sommes face à du grand format, avec un texte imprimé sous forme de deux colonnes par page. Donc, si vous êtes aussi myope que moi, n’oubliez surtout pas votre paire de lunettes (et une lampe suffisamment puissante le soir), car la police d’écriture est assez (trop) petite, vous l’aurez compris. L’auteur Donald Rayfield a effectué un minutieux travail de recherche particulièrement remarquable, toutes les archives qui existent sur Tchekhov ont à mon avis été passées au crible.

           C‘est une plongée totale dans la famille, la fratrie Tchekhov, un clan porté à bout de bras par Anton, troisième fils, après l’aîné Sacha et le second Kolia, mort prématurément, d’une lignée de six enfants issue d’un couple pas vraiment heureux ensemble, Pavel Tchekhov, père maltraitant qui éduque ses enfants à coups incessants, Evguenia la mère qui subit. Il me semble peu probable qu’un détail ait pu échapper à l’œil attentif et la plume acérée de Donald Rayfield, et à ses traductrices, tant cette biographie est dense et riche en informations, parfois peut-être un petit peu trop. Le biographe a trouvé opportun, et à juste titre, d’adjoindre à son récit l’arbre généalogique (et conséquent) de la famille Tchekhov ainsi que différentes cartes et une bibliographie assez imposante, qui justifie ainsi parfaitement ces quatre-vingt-quatre chapitres de récit. Je finirai par évoquer le corpus photographique qui permet de visualiser les traits de l’auteur, de sa famille et de son entourage proche. Sans aucun doute, la qualité de cet ouvrage est indéniable autant par son contenu que son contenant! À noter qu’Anton Tchekhov était un épistolier particulièrement prolixe, Rayfield estime qu’il a été l’auteur d’environ six mille cinq cents lettres dont cinq mille ont été publiées, qui constituent d’ailleurs les principales sources des différentes biographies de l’homme de lettres. On ne peut que saluer le travail de fourmis qu’a effectué Rayfield qui estime avoir passé trois ans à déchiffrer et recueillir les archives ayant trait à l’artiste. Et pourtant, Donald Rayfield affirme s’être limité à ses relations familiales et amicales.

          Pourquoi une nouvelle biographie alors que tant d’autres ont déjà été écrites? La volonté affichée dans la préface de Donald Rayfield est celle de vouloir d’explorer plus profondément l’homme, qui lui apparaît moins consensuel que le portrait trop lisse et parfait qui a été brossé de lui jusqu’à présent. Une volonté d’explorer les zones d’ombres du personnage partant du postulat que son génie est intimement lié à sa vie personnelle, qui a été source intarissable à ses œuvres, Et c’est ce lien que Rayfield ne cesse de rappeler tout le long de son récit: à chaque événement de la vie du dramaturge russe, il ne cesse d’y relier l’oeuvre correspondant, tout en rappelant que la genèse de chaque oeuvre correspondant à plusieurs mois, voire plusieurs années, d’élaboration.

       Qui se cachait derrière ce prestigieux nom, Anton Pavlovitch Tchekhov? Un homme profondément attaché à sa famille, en particulier à sa sœur Macha, avec laquelle il entretint toute sa vie un lien fort. L’homme fort du clan, celui qui assure un niveau de vie décent, qui paiera les loyers, qui achètera les maisons, celui qui trouvera un travail à ses frères. Le point central de la maisonnée, un homme solide, malgré la tuberculose qui le rongeait à petits feux depuis sa jeunesse, qui ne tenait pas en place. D’abord médecin, le goût de l’écriture lui viendra plus tard, celui-ci prendra peu à peu le pas sur son activité médicale. Un homme aux multiples facettes, qui a commencé sa carrière d’auteur par des articles dans différentes revues telles que la Gazette de Saint-Pétersbourg. C’est par ces biais qu’il publia ses premiers récits, qui s’éloignaient du ton journalistique, de ses premières contributions. Mais aussi, un aventurier solitaire, le seul qui osa aller défier le climat hostile de l’île de Sakhaline et s’intéresser au sort peu enviable des bagnards déportés.

Anton Tchekhov en veste claire au premier plan entouré de sa famille

« Vous êtes, j’en suis sûr, appelé à écrire quelques œuvres admirables, réellement artistiques. Vous vous rendriez coupable d’un grand péché moral si vous ne répondiez pas à ces espérances » Grigorivitch

           Quel artiste était-il? Un homme inspiré par ce qui l’entourait, sensibles aux moindres éléments de la nature. Un auteur qui a su s’attirer nombres de protecteurs: Alexeï Souvorine éditeur et journaliste, propriétaire du Temps nouveau qui jouissait d’une influence considérable. Le critique et auteur Dmitri Grigorovitch qui l’a aidé à se lancer en littérature. Tous avaient une conscience aiguisée de son génie et qui ont donc participé à la reconnaissance du tout nouveau auteur qu’était Anton Tchekhov, par la société russe. Des écrits d’inspiration naturaliste ou « environnementaliste », son récit Le Pipeau s’inspire de la steppe et évoque la plaine Don, des premières œuvres qui empruntaient à Tourgueniev et Pouchkine, le personnage du héros russe malheureux. C’était également un artiste engagé, un artiste partagé entre l’activisme et le quiétisme, à cet égard une partie des critiques déploraient le manque d’action de ses intrigues. En effet, le don de Tchekhov était d’imprégner ses pièces une atmosphère particulière qui participe tout autant que l’intrique à leur originalité. La première de La Mouette, son premier succès théâtral, présentée d’abord à Saint-Pétersbourg, qui a posé les prémices du théâtre moderne sur la voie duquel Tchekhov s’est engagé, s’est très mal déroulée, les spectateurs, décontenancés, ont donc mal accueilli la pièce dans un premier temps. Ce nouveau style théâtral mélangeait en effet réalisme et symbolisme tout en étant empreint d’une mélancolie latente sur des personnages qui se font dépasser par leurs idéaux. Cette pièce en quatre actes présentent des personnages représentant la Russie fin de XIXe siècle, à la fois anxieux et agités et assoiffés de nouveautés mais totalement dans l’échec, symbole de la mouette. Quant à Oncle Vania, la pièce, qui reçut la désapprobation de Tolstoï, portait pourtant l’idéal d’Anton Tchekhov, celle de l’acceptation de la vie quotidienne.

          C‘est incontestablement un récit passionnant, qui alterne entre phases descriptives de la vie d’Anton, parfois celle de son entourage, et phases plus analytiques qui s’attardent sur les caractéristiques de l’oeuvre de l’auteur. Parfois, des longueurs interminables semblent un peu plomber le récit, et qui ont contribué à engourdir mon esprit de sorte à ce que je me suis sentie contrainte d’interrompre ma lecture pour la reprendre plus tard. Mais le travail de fond de Donald Rayfield et de ses traductrices est suffisamment brillant pour passer au-dessus et profiter de la qualité des informations qu’il apporte à son lecteur. À la limite du roman-fleuve, la vie d’Anton Tchekhov est loin d’être calme et insipide, c’est au contraire un homme qui a passé son temps à voyager de Moscou à Saint-Saint-Pétersbourg, de Tarangog sa ville natale à Sakhaline, de France en Allemagne, mu par une quête intérieure, extrêmement sensible au temps qui passe d’autant, qu’en tant que médecin et tuberculeux, il se doutait que sa vie serait raccourcie par son mal.

          Tant les nouvelles que le théâtre d’Anton Tchekhov présentent dans l’ensemble des personnages qui se révèlent être bien incapables de sortir de leur condition. Il reste pourtant profondément emphatique envers ses personnages, comme le médecin et l’homme qu’il est. D’ailleurs, son récit à démontre parfaitement cet intérêt pour l’homme, mais aussi pour la condition humaine. C’est un homme à la mesure de la puissance de son oeuvre, et ses travaux littéraires à la mesure de l’homme qu’il était, que j’ai découvert: un être complexe, sombre, un observateur, mais terriblement humain et généreux.

La pratique de la pêche insuffla du lyrisme à l’écriture de Tchekhov, qui parvient notamment à poétiser les obsessions du pêcheur à la ligne dans La Lotte. Voir les paysages à travers le regard de Levitan enrichit également son travail: du fait des longues marches qu’ils firent ensemble en mai 1885 – avec fusils et bâtons ou couleurs et chevalet – les paysages de Tchekhov devinrent aussi vivants que ceux de son ami peintre. La famille Kisselev contribua, elle aussi, à son évolution: il puisait des idées de récits pour Eclats dans leurs anecdotes au sujet du monde des arts et dans les magazines et romans français que lisait Maria Kisseleva.

(…)

La magie de Babkino avait opéré. Tchekhov envoya Le Chasseur à Pétersbourg, un récit court et sans prétention dans lequel il est question d’un garde-chasse, imitant le style de Tourgueniev en hommage au romancier décédé un an auparavant. Le récit doit également beaucoup aux perceptions subtiles de Levitan et à l’atmosphère de Babkino. Ses personnages de paysans annoncent deux des histoires d’amour à venir: un homme apathique et une femme frustrée sont incapables de communiquer, tandis qu’autour d’eux la nature vit sa vie. La nouvelle, parue dans La Gazette de Saint-Pétersbourg le 18 juillet 1885, retint l’attention des lecteurs pétersbourgeois.

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