Melancolia

#blog-littéraire #chronique-littéraire #melancolia #mircea-cartarescu #editions-noir-sur-blanc #littérature-roumaine

#Melancolia #NetGalleyFrance

Melancolia, c’est un recueil de trois nouvelles, dont les narrateurs successifs sont de jeunes garçons d’âge distinct, qui chavirent progressivement dans une rêverie mélancolique et solitaire : le premier est un jeune enfant de cinq ans, qui pense que sa mère est partie et l’a abandonné dans leur appartement, le deuxième, Marcel, se sent délaissé lorsque sa sœur, avec qui il partage la chambre, tombe malade et part à l’hôpital, le troisième, Ivan, un jeune adolescent, part explorer la capitale et y fait la rencontre d’une jeune fille, Dora. Les trois nouvelles sont introduites et parachevées par deux récits fantasmagoriques avec un narrateur anonyme.

Mircea Cărtărescu

184 p.

Editions Noir sur Blanc

Melancolia, 2019

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Voilà un auteur dont je vois le nom revenir à intervalles réguliers, dont je possède quelques titres dans ma bibliothèque et j’ai eu la chance de le découvrir via NetGalley par Les Éditions Noir sur Blanc. C’est un des grands noms de la littérature roumaine contemporaine que je découvre avec plaisir. De l’auteur je possède L’aile tatouée depuis un petit moment, mais comme c’est la dernière partie du roman Orbitor, il va bien falloir que je commence par lire les deux premiers titres Orbitor et L’œil en feu. Les éditions Points viennent de sortir Solénoïde, qualifié de « roman monumental », qu’il me tarde de lire.

C’est un recueil composé de trois nouvelles Les PontsLes RenardsLes Peaux, il est également complété d’un prologue, La danse et d’un épilogue La prison. C’est à vrai dire un recueil assez déroutant, les deux récits de début et de fin ne le sont pas moins, qui nous emmènent dans un monde mystérieusement onirique, très torturé. Chacune de ces nouvelles met au centre les perceptions de trois jeunes narrateurs, d’abord un enfant de cinq ans, ensuite Marcel et enfin Ivan, un adolescent, sur le monde qui les entoure, leur perception du temps, de l’abandon et ce sentiment mélancolique qui les étreint. Si vous souhaitez action et rebondissements, ce n’est pas vraiment le genre de la maison. On pénètre un monde qui est comme figé sur lui-même que les focalisateurs observent, vivent, subissent, comme embourbés dans une sorte d’engourdissement cotonneux qui les sépare du reste du monde. Les secondes deviennent des heures dans cette contemplation mélancolique, le titre se rappelle ainsi à nous, ces expériences fabuleuses, au sens premier du terme ou leur fantasme prennent le dessus sur la réalité.

C’est un recueil de nouvelles difficilement qualifiable, c’est une expérience étrange que l’auteur nous fait vivre à travers trois intériorités distinctes, trois garçons d’âge différent, encore engoncés dans l’enfance, début, milieu ou fin, cet âge peut-être qui leur permet de vivre cette expérience hors-du-commun. Épreuve et expérience de la solitude poussée à son paroxysme, celle qui vous sépare du monde, qui vous le fait vivre d’une manière totalement unique et personnelle, selon ses propres sentiments, selon son imaginaire. Pas question de science-fiction, c’est plus subtil que cela, c’est comme l’intériorité de ces jeunes hommes qui prend le pas sur la réalité froide de la grande ville – surement Bucarest – qui les a engloutis. L’auteur a créé cette distance qui sépare les trois protagonistes, perdus dans un univers qui leur apparaît aussi étrange qu’inconnu, quand bien même ils le côtoient chaque jour. Ils se créent leur propre univers, un monde hybride, mixte, sur lequel s’est greffé les peurs, les anxiétés, les aspirations de chacun d’entre eux.

Melancolia porte à travers ces trois nouvelles, cette angoisse existentielle, cette mélancolie profonde que portent en eux, les jeunes protagonistes de l’auteur roumain, qui transforme une séparation d’à peine quelques heures ou jours, en une absence sans fin, ressentie comme un abandon dans une solitude difficilement supportable. Le ressenti juvénile, adolescent, prend le pas sur cette réalité brute et transforme les appartements bucarestois en des univers presque hostiles. En ce qui me concerne, j’ai trouvé ce texte, tour à tour, fascinant, mystérieux, déroutant, parfois difficilement appréhendable. D’ailleurs il y a une introduction qui apporte un cadre concret et permet au lecteur de ne pas partir dans des toutes les directions. J’ai parfois pu me perdre au cours de ces rêveries interminables, car le temps y est extensible, l’imagination des uns et des autres prennent le pas sur une réalité triviale et ennuyeuse.

Dans la lueur blanchâtre de la fenêtre se tenait immobile une silhouette à demi éclairée. C’était un garçon à peu près de l’âge de Marcel, de sa taille, vêtu de manière si commune qu’il ne s’en souviendrait pas le lendemain. Mais ce qu’il n’oublierait jamais, c’était le visage du garçon inconnu, sa lividité dans la lueur froide de la chambre, les yeux qui n’étaient pas des yeux humains. Ses traits qui semblaient ne pas devoir exprimer d’émotions, ni de pensées, ni de désirs, mais qui étaient là, sur son visage, comme les arêtes et les plis d’un objet inintelligible. Si ce visage exprimait toutefois quelque chose, c’était une sorte de sombre mélancolie.

Bien sûr, on ne peut pas passer à côté de la poésie de l’écriture de Mircea Cărtărescu qui donne vie aux mondes personnels des trois garçons, aux images qu’ils contiennent, à leur peur, leur angoisse qu’ils personnalisent ou animalisent. Tellement bien réussi que j’avoue parfois avoir été contaminée par cette odeur de détresse, de cette atmosphère de malaise, qui suinte de ces courts récits, parfois cauchemardesques, le conte qui clôt le recueil est à cet égard bien éloquent. La mélancolie du texte se change en une folie pure et dure, d’un homme, qui lui n’arrive pas à s’extirper de sa propre intériorité.

Je ne sais pas si j’ai bien fait de découvrir l’auteur par ce roman-là, je ne sais pas si j’ai totalement compris ou l’auteur voulait en venir, mais je crois qu’ici il n’y a vraiment de question posée, il s’agit du vécu d’expériences aussi inédites qu’uniques, qui demandent un peu d’ouverture d’esprit et une bonne dose d’adaptation. A travers ces nouvelles et contes, s’il fallait en chercher d’autres points communs que celle de la mélancolie, il y a aussi le thème de l’emprisonnement, et évidemment de la libération à travers ces esprits qui s’évadent, qui se fait jour. Je ne sais pas si on peut s’aventurer à faire un lien avec le pays qui est celui de l’auteur, mais ça reste en tout cas un thème récurrent de chacune des nouvelles, et particulièrement de la dernière Les Peaux.

Quoi qu’il en soit, c’est un livre qui se détache de ce que je lis habituellement, il est d’une profondeur dérangeante, dans la mesure où il s’emploie à annihiler tous les repères d’une narration romanesque. Effets du post-modernisme dans lequel sa biographie wikipediesque le classe ? C’est un auteur qui m’interroge et que j’ai envie d’explorer plus avant, car j’avoue bien volontiers que c’est un terrain de la littérature assez complexe que je ne suis pas forcément parvenue à décrypter.

L’enfant avait également lu des livres, mais c’étaient des livres qui ne l’intéressaient pas et, dans la plupart des cas, ils étaient impossibles à lire : pleins de schémas, de tableaux de chiffres, ce n’étaient pas des contes ou des romans d’aventures. C’étaient des livres pour les grands. Il avait désormais l’éternité à sa disposition, mais quoi que cela pût signifier, il savait que jamais il ne lirait la plupart des livres de la bibliothèque. L’un d’eux avait au milieu un cahier de pages épaisses et luisantes avec des photos. C’étaient des gens en train de faire des choses confuses. Un autre avait une couverture noire avec écrit dessus en vert Nebunul din Brent. Un troisième n’avait pas de photos et seulement des dessins à l’encre noire. Il s’intitulait Seri albastre. Le plus gros portait comme titre, écrit horizontalement sur le dos, Impudica moarte. Jamais leur contenu ne variait. Tu pouvais ouvrir un livre cent fois à la première page : les mots étaient les mêmes, toujours les mêmes, toujours les mêmes mots. Et cela se passait à chaque page. Les livres se trouvaient derrière des vitres coulissantes. En avant de ces vitres, à un demi-mètre au-dessus du parquet, le meuble faisait un rebord ou il pouvait grimper et se tenir pendant des heures, car la bibliothèque n’était pas tant un rangement pour les bibelots et les livres qu’un meuble que tu pouvais escalader. Il passait des après-midis entiers assis dessus, adossé à la vitrine, les bras posés à l’horizontale sur le haut du meuble. Il avait ainsi devant lui la fenêtre qui donnait elle aussi sur la fabrique de caoutchouc mais par laquelle on voyait les choses confusément à cause du rideau poussiéreux, presque noirci, qui pendait à la tringle en bois jaunâtre. D’en haut, depuis le rebord de la bibliothèque, l’enfant avait vue sur toute la salle à manger plongée dans l’immobilité. Chaque forme était nette et parfaite, chaque coin de meuble brillait dans une solitude sans marges. L’air était froid et silencieux. La lumière se fanait imperceptiblement vers le soir.

Pour aller plus loin

Chef-d’œuvre de Mircea Cãrtãrescu, Solénoïde est un roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka. Il s’agit du long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence.
Après avoir grandi dans la banlieue d’une ville communiste – Bucarest, qui est à ses yeux le « musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose », mais aussi un organisme vivant, coloré, pulsatile –, il est devenu professeur de roumain dans une école de quartier. Si le métier le rebute, c’est pourtant dans cette école terrifiante qu’il fera trois rencontres capitales : celle d’Irina, dont il tombe amoureux, celle d’un mathématicien qui l’initie aux arcanes les plus singuliers de sa discipline, et celle d’une secte mystique, les piquetistes, qui organise des manifestations contre la mort dans les cimetières de la ville.
À ses yeux, chaque signe, chaque souvenir et chaque rêve est un élément du casse-tête dont la résolution lui fournira un « plan d’évasion », car il ne s’agit que de pouvoir échapper à la « conspiration de la normalité ».

Pendant qu’aux États-Unis on écoute du rock’n’roll, que l’on pleure la mort de J.F.K. tout en rêvant d’une Nouvelle Frontière aux couleurs lunaires, à Bucarest le jeune Mircea crée de toutes pièces un pays imaginaire, bien plus effrayant que celui de Peter Pan. Un monde de merveilles et de cauchemars, peuplé d’extraordinaires chimères, de statues vivantes, de papillons prodigieux.
Un monde en rupture totale avec la Roumanie des années 60 et son communisme triomphant, où la moindre ruelle de la capitale devient un labyrinthe, une porte menant vers d’autres univers.
À vingt mille lieues du territoire américain, Mircea Cartarescu explore l’imaginaire d’un pays méconnu à travers les yeux de sa propre enfance. Suivant sans mal les traces de ses compatriotes, Ionesco et Mircea Eliade, il nous offre un roman d’une vertigineuse originalité.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :