À l’ombre de la Butte-aux-Coqs

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Riga, 1905. Le tsar russe perd petit à petit le contrôle de son vaste empire. Dans la ville chamboulée par la violence, entre émeutes ouvrières et pogroms, souffle un vent de révolution. Le chaos oblige les individus à choisir leur camp, dressant frère contre frère. Au centre des soulèvements, un ancien maître d’école s’engage dans la révolution, mais s’aperçoit vite que la guerre exige bien plus de ce qu’il est prêt à donner. L’année suivante, l’enlèvement dramatique de trois enfants tient la police de Riga en haleine. Qui sont les responsables ? Quels sont leurs mobiles ? La réponse anéantira les vies de deux familles, pendant qu’elles cherchent à comprendre qui est coupable dans cette révolution où tout le monde est une victime.

Résumé ©Agullo Editions

Osvalds Zebris

261 p.

Agullo Editions

Gaiļu kalna ēnā, 2014

Ma Note

Note : 4 sur 5.

On aborde tout doucement la rentrée littéraire de septembre 2021 avec ses premiers titres qui seront en librairie dès la première quinzaine d’aout. Avant de m’y attaquer, j’ai envie de revenir à la rentrée précédente avec un titre dont je n’avais pas pris le temps d’en faire la chronique. Pourtant, ce n’est pas l’envie qui m’en manquait ! Car ce roman de Osvalds Zebris, auteur letton est apparu, pour moi en tout cas, comme un épiphénomène parmi ces cinq cent onze titres publiés. C’est le premier de ses romans traduit en français, le troisième titre qu’il ait sorti dans sa langue d’origine après un recueil de nouvelles et un premier roman. À l’ombre de la Butte-aux-Coqs a été récompensé en 2017 du fameux Prix de l’Union Européenne. On peut relever que depuis, Agullo Editions a opté pour une autre charte graphique, doté d’une illustration, qui met peut-être davantage en valeur la qualité de ses auteurs. Derrière ce sobre néanmoins éclatant magenta se cache un texte très coloré, heureusement traduit par Nicolas Auzanneau.

Ce n’est pas souvent que des auteurs lettons parviennent jusqu’à nous, encore moins des auteurs publiés durant cette période particulière qu’est la rentrée littéraire. C’était, compte tenu de mes goûts, logiquement un des titres qui me faisaient très envie. Osvalds Zebris nous offre un avant-propos bienvenu sur l’histoire de ce petit pays balte dont la renommée est encore très discrète en France. Il faut dire que son histoire reste relativement aussi obscure que le titre de ce roman à première vue. Avec les repères essentiels que nous offre donc le traducteur en préambule – l’indépendance du pays en 1918 qui suit la révolution de 1905 contre l’autorité russe -, nous voilà déjà mieux armés à aborder un texte qui plonge en plein dans les pages brulantes de l’histoire lettone. La narration de ce texte est partagée entre deux temporalités, le passé, soit l’enfance du narrateur, Rūdolfs Reiznieks, qui finit par rejoindre le présent narratif, l’année 1905.

Un merveilleux incipit s’ouvre sur cette Riga encore chargée des émotions des derniers évènements, prise entre les festivités qui approchent, la vie qui grouille, une belle image dont la beauté un peu trop brillante et forcée est tachée par cet homme sombre et mystérieux qui enlève deux enfants. Comme si le beau tableau que nous présente Osvalds Zebris d’une capitale lettonne festoyante n’était que le fruit d’une illusion aussi fragile qu’éphémère. Pour comprendre l’enjeu de cette scène qui porte le titre solennel de rédemption, voilà que l’on remonte en ce début de XXe siècle. Des destins personnels, ceux de Rūdolfs Reiznieks, de son ami et voisin Arvīds Gaiļkalns, du professeur Brods, et de tant d’autres, se mêlent à une destinée nationale qui connaitra un siècle bien chaotique. La voix de notre héros qui commet l’irréparable n’est étonnamment pas celle d’un vulgaire voleur d’enfants ou de maitre-chanteurs, elle a cette profondeur de ceux qui détiennent des secrets immémoriaux, celle qui déterre un passé mort et enterré, elle a cette cassure des traumatismes passés. Derrière les parures étincelantes de Riga, le beau tableau du départ dissimule en effet des dessous moins clinquants, il y a ses arrière-fonds ou les révolutionnaires, anarchistes et insurgés de tout horizon, devisent, préparent, revivent les bagarres, préparent les plans. Riga, c’est assurément une ville embrasée par une multitude d’esprits surchauffés, l’auteur par sa narration alterne les différents visages de la Lettonie, la rurale, la citadine, la riche, la joyeuse, la morne, la sombre, la violente, comme une entité qui a du mal à s’unifier. On peut saluer la capacité de l’auteur à avoir pu établir un récit qui se tient, qui aurait pu facilement être décousu. C’est un témoignage précieux de toutes ces forces vitales en jeu pour gérer le pays et qui s’entrecroisent, se heurtent, les uns optant pour des mouvements séditieux et insurgés sans réelle cohésion et organisation, souvent doublés d’une violence brute, les autres, dont ces instituteurs, choisissant la réflexion et le pragmatisme, dont Arvīds, qui de leur côté empruntent la voix pacifique. Et, Rūdolfs, au milieu de tout cela.

À l’ombre de la Butte-aux-Coqs c’est ce témoignage qui voit une Lettonie se transformer, se libérer des jougs russes, du labeur de la terre à une liberté certaine qu’offre l’instruction, l’indépendance lettone. C’est aussi ce lieu qui ancre l’enfance du narrateur et d’Arvīds, un sombre triangle ou les complots qui se fomentent dans l’ombre font échos aux sombres secrets de famille qui finissent par émerger à un moment ou à un autre. J’aime ce titre, car il contient en sept petits mots, et trois en letton, toutes les facettes de ce roman, la richesse de ses lieux, de ses personnages, de ces époques, de ces pactes qui se signent loin des regards, dans la bienséante discrétion des intimités et entre-soi honteux.65

Oui, c’est vrai que tu as de l’instruction, toi ! Le voilà donc notre Monsieur Je-sais-tout numéro deux ! Un petit coq sur le modèle d’Arvīds, qui va nous ramener sa science à tout bout de champ, mais qui rechigne à prendre une hache entre les mains, parce que soi-disant c’est trop lourd. Quels marioles !

Il y a cet impérialisme, qui marque tous les pays colonisés ou envahis, cet enseignement du russe obligatoire au dépit de la langue vernaculaire, qui démontre de l’acharnement de cet impérialisme russe à tout uniformiser selon ses critères au détriment des identités nationales. C’est une Lettonie déchirée entre rouges, partisans des Romanov, anarchistes et ceux qui ne se retrouvent dans rien de cela, le tout saupoudré d’une désagréable odeur d’antisémitisme. Il ne peut avoir de roman de la libération sans sa figure héroïque, incarnée par Arvīds Gaiļkalns, l’ancien voisin et ami, et plus que tout modèle du narrateur, voix vers l’autonomie d’une Lettonie nouvelle ou l’enseignement en letton devient la règle. Ce sont là mes passages préférés de tous.

J’ai donc lu ce roman une première fois au cours du mois d’octobre dernier sans en prendre le temps de noter mes impressions. Au moment d’en rédiger mon avis en ce mois de juin, il m’a fallu une seconde relecture, certes plus rapide, mais nécessaire et salutaire, le texte est truffé de références historiques, culturelles. Mais quiconque s’intéresse à ce pays balte ou à l’histoire de l’Europe Orientale, ce roman est un passage essentiel. Charline Malaval, l’auteure de Le chant du perroquet, vit actuellement en Lettonie me l’avait d’ailleurs conseillé en ce sens, je ne peux que vous inviter à consulter son Journal de Bord. Les mots de la fin pour l’auteur, Osvalds Zebris :

C’est aussi le récit de la pusillanimité humaine, de la peur paralysante devant son « moi » singulier, de la pleutrerie intérieure, du sentiment de péché qui en découle et dont ne peut se défaire, de la culpabilité – tout ce qui met un homme à genoux, le déchire, le pousse à chercher de toutes les façons le salut, tout ce qui l’abuse et le prive de ce qui est pour lui le plus important, son humanité. Le trajet d’un homme cherchant à racheter sa faute est l’axe autour duquel s’articule le roman. Un homme qui trouve face à lui les flancs escarpés de sa conscience, avec en toile de fond une société en état de choc.

– Nous avons commencé par la liberté d’expression, par ce qu’il y a de plus simple, et nous avons dit tout haut : Non ! C’est assez ! (Fricis relève le menton, sa main virevolte au-dessus de sa tête et heurte une poutre noircie.) Nous fûmes les premiers à nous lever. Les villes répondirent à l’appel, puis nous rejoignirent les chemins de fer et la poste qui se mirent à l’arrêt. Il faut désormais faire le pas suivant : aller de l’avant et montrer que les rangs des opprimés sont serrés et puissants, et que la liberté d’expression seule ne leur suffit plus. Ils veulent pouvoir participer aux décisions qui les concernent, ils veulent prendre part eux-mêmes au gouvernement ! Cette exigence requiert la forme la plus élevée de la liberté, à savoir la République.

Les yeux mi-clos, il projette sa voix qui domine le brouhaha de la foule, les milliers de casquettes, les drapeaux rouges, qui survole l’esprit de tous les opprimés, et de tous ceux qui, jusque dans le dénuement le plus complet, arborent crânement leur frugalité.

Dans la pénombre de la maison des Reiznieks, la dizaine de paysans désemparés qui sont réunis observent Fricis comme s’il s’agissait d’une apparition. Silence. Dans le poêle craquent des morceaux de planches, et tout se passe comme si chacun voulait se saisir de ces mots à peine tiédis, les enfouir sous son oreiller, et sombrer bien aise dans un sommeil sans nuage. Ou encore les reproduire et les encadrer entre quatre baguettes de bois bien rabotées, bien lissées, et les accrocher au mur à la place qu’occupait jusqu’alors le portrait du tsar de toutes les Russies. Je sens que la petite pièce est en train de naître, et qu’elle sera un jour assez forte pour balayer toutes les résistances qui viendraient entraver la marche allègre vers cette liberté neuve.

La rentrée littéraire 2021 chez Agullo Editions

Date de parution : le 26 aout 2021

Chronique à venir

Dans l’Europe des années vingt et trente, déchirée par la guerre et la révolution, la jeune Berta Altmann cherche sa voie en tant qu’artiste et femme indépendante. Sa quête de liberté la conduira de Vienne à l’école du Bauhaus, de Weimar à Berlin et jusqu’à Prague. La rencontre et la confrontation intellectuelle avec les artistes célèbres de son temps la poussent à s’engager dans des combats esthétiques et idéologiques à une époque où ceux-ci représentent des choix à la vie à la mort.
C’est à travers l’objectif d’une équipe de tournage israélienne du xxie siècle que nous découvrons le destin extraordinaire de cette femme, inspiré de l’histoire réelle de Friedl Dicker-Brandeis, qui enseigna l’art aux enfants dans le camp de transit de Terezín et fut assassinée à Auschwitz. Sans le savoir, les documentaristes, aidés par la petite-fille d’une de ces enfants, libéreront la force obsédante de secrets longtemps enfouis.
Cette fresque couvrant un siècle d’histoire de l’Europe centrale aborde avec force ce qu’il en coûte de se jeter dans l’inconnu afin d’oser s’affirmer en tant qu’individu et artiste.

Date de parution : le 9 septembre 2021

Chronique à venir

Gênes, juillet 2001.
Les chefs d’État des huit pays les plus riches de la planète se retrouvent lors du G8. Face à eux, en marge du sommet, 500 000 personnes se sont rassemblées pour refuser l’ordre mondial qui doit se dessiner à l’abri des grilles de la zone rouge. Parmi les contestataires, Wag et Nathalie sont venus de France grossir les rangs du mouvement altermondialiste. Militants d’extrême-gauche, ils ont l’habitude des manifs houleuses et se croient prêts à affronter les forces de l’ordre. Mais la répression policière qui va se déchaîner pendant trois jours dans les rues de la Superbe est d’une brutalité inédite, attisée en coulisses par les manipulations du pouvoir italien. Et de certains responsables français qui jouent aux apprentis-sorciers.
Entre les journalistes encombrants, les manœuvres de deux agents de la DST, et leurs propres tiraillements, Wag et Nathalie vont se perdre dans un maelstrom de violence. Il y aura des affrontements, des tabassages, des actes de torture, des trahisons et tant de vies brisées qui ne marqueront jamais l’Histoire. Qui se souvient de l’école Diaz ? Qui se souvient de la caserne de Bolzaneto ? Qui se souvient encore de Carlo Giuliani ?
De ces journées où ils auront vu l’innocence et la jeunesse anéanties dans le silence, ils reviendront à jamais transformés. Comme la plupart des militants qui tentèrent, à Gênes, de s’opposer à une forme sauvage de capitalisme.

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