La légende des filles rouges

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Lorsqu’une fillette est retrouvée abandonnée dans la petite ville japonaise de Benimidori en cet été 1943, les villageois sont loin de s’imaginer qu’elle intégrera un jour l’illustre clan Akakuchiba et règnera en matriarche sur cette dynastie d’industriels de l’acier.

C’est sa petite-fille, Toko, qui entreprend bien plus tard de nous raconter le destin hors du commun de sa famille. L’histoire de sa grand-mère, femme dotée d’étonnants dons de voyance, et celle de sa mère, chef d’un gang de motardes devenue une célèbre mangaka, dont le succès permettra de sauver la famille du déclin dans un Japon frappé de plein fouet par la crise industrielle.

À travers l’histoire de trois générations de femmes, Kazuki Sakuraba livre une saga familiale empreinte de réalisme magique, entre tradition et modernité.

Kazuki Sakuraba

475 p.

Editions Folio

2006, 赤朽葉家の伝説

Ma Note

Note : 5 sur 5.

Premier titre lu du mois de juin, premier coup de cœur. La légendes des filles rouges est un magnifique roman composé par l’auteure japonaise Kazuki Sakuraba. C’est une auteure qui a commencé par écrire ce que l’on nomme « light novel », il s’agit d’une catégorie de romans japonais destiné à un public de jeunes adultes, composés d’un style différent de ceux destinés aux adultes et garnis d’illustrations, sans pour autant être des Mangas. Ce roman é été lauréat des prix japonais Mystery Writers of Japan ainsi que le Eiji Yoshikawa Literary Newcomer Award. Il est sorti en poche en mars dernier, publié avant cela par la maison d’édition Piranha. J’ai commencé ce roman avec toujours cette même appréhension lorsque j’aborde la littérature asiatique, pour le peu de titres que j’ai pu en lire car il est parfois dur de décrypter les codes de la culture japonaise, en ce qui nous concerne dans ce cas. Mais le style de l’auteure est ici étonnement clair et compréhensible que savoureux. J’en aurais volontiers dévorer quelques centaines de pages en plus.

Man’yô personnage central du roman est racontée par la voix de sa (future) petite fille, Akakuchiba Tôko. Enfant trouvée par une famille modeste du village de Benimidori de la région de San’in située à l’ouest de l’île d’Honshū, elle a le teint mat du peuple qui vient des montagnes « les gens du confin ». Ce serait l’histoire de n’importe quelle petite fille japonaise si l’auteure n’annonçait pas, de façon allusive, au moyen de prolepses le destin singulier qui sera le sien au sein de la famille très ancienne Akakuchiba, et donc très importante, qui domine le village aussi bien sur le plan concret que symboliquement. L’écriture de Kazuki Sakuraba est extrêmement riche en images, en détails descriptifs, qui sont par ailleurs au moins aussi importants que le récit de Tôko. On ne peut pas passer à coté de ces nombreuses évocations soigneusement et délicatement détaillées sur la topographie du village, du bas, du haut du coté de ces filles rouges justement ! Sur les jardins de la maison rouge, de l’usine environnante.

Man’yô ne connaît pas une vie ordinaire dès le départ, jeune orpheline qui n’apprendra jamais à lire et tellement différente de ses parents orphelins, qui deviendra l’une des figures remarquées de la très respectueuse famille grâce au pouvoir de prédilection qui lui vaudra le surnom de « la voyante des Akakuchiba ». On retrouve ce fameux trait de réalisme magique qui épice bien souvent cette littérature japonaise, où les chats se mettent à s’exprimer comme Kafka dans le rivage de Haruki Murakami où les forets qui prennent vie comme dans Conte dans la première lune de Keiichirô Hirano. Que l’on aime ou pas, cela apporte une touche de mysticisme certes religieux et de poésie, décidément bien nippone – je repense à ces descriptions du village sous la neige et des pétales qui s’envolent – que l’on savoure avec délectation. Le talent de conteuse est presque envoutant, on s’attache à chaque personnage dont elle trace les caractères avec perfection, et là où une narration banale ou languissante aurait pu être plombée par les nombreux noms et prénoms japonisants, pour celles et ceux qui ont très peu l’occasion de côtoyer la langue, je n’ai ici pas eu de problème du tout à les mémoriser facilement. Le récit de la vie de Man’yô et de la famille Akakushiba dans laquelle elle rentre par son mariage, est réellement captivant d’autant qu’on y découvre, outre les drames qui sont les siens, le fonctionnement d’une société clanique japonaise totalement millimétré et qui ne tolère aucun écart.

On n’y découvre pas seulement le fonctionnement de cette famille, mais l’évolution de ce Japon très traditionnel, le Japon d’après-guerre de l’enfance de Man’yô, jusqu’à devenir ce Japon très modernisée, celui des années deux-mille de la petite-fille. Les traditions du japon si elles sont totalement inhérentes à leur culture ne sont pas tellement différentes dans le fond : celle du mariage arrangé est l’une de ces traditions universelles, ce Japon ou l’art ancestrale des artisans s’est peu à peu oublié au profit de l’industrialisation en masse et étourdissante.

Et ce que j’ai le plus aimé, c’est la dextérité avec laquelle chacun des personnages prend vie sous la plume de l’auteure japonaise, évidemment. Man’yô le personnage le plus complet, mais aussi ses enfants et petits-enfants, chacun dans leur personnalité et les problèmes existentiels insolubles qui les enferme dans une existence sans sortie. Plus que l’idée de perpétuer la famille, il y a avant tout cette importance de faire vivre l’entreprise familiale, qui elle sait s’adapter aux changements de méthodes de travail, au marché économique à travers ses présidents successifs. C’en est très troublant, si l’entreprise arrive à survivre, au prix de nombreux sacrifices et drames humains, la transmission familiale est sur la voie du déclin. Accidents, suicides qu’ils nomment mort hors de propos, se transmettent comme une malédiction à travers un individu sacrifié au nom du clan et de l’économie. L’amour, en tout cas ce que l’auteure nomme « amour occidental » y a peu de place.

La légende des filles rouges est une lecture totalement addictive, une fois que le charme de son langage, de son histoire et de ses personnages vous a envoûté, vous parvenez bien difficilement à interrompre votre lecture. Kazuki Sakuraba a une façon tellement naturelle de transmettre l’histoire de son pays, une telle puissance créatrice combinée à une langue si évocatrice, que je l’ai lu avec avidité jusqu’à sa toute fin. Quel roman formidable !

Chez les Akakuchiba, toute une série de pouvoirs invisibles étaient progressivement cédés par la Grande Dame à la Jeune.

Tatsu resta longtemps alerte et vive après la mort de son époux Yasuyuki. Son corps pâle continua à grossir toujours plus, au point que cela devint une sorte de signe porte-bonheur. Les ouvriers des aciéries aimaient leur vieille Madame Tatsu, comme si le simple fait de la regarder était une bénédiction en soi. Le dieu Ebisu, de plus en plus.

Pendant ce temps, avec cette tristesse dans l’œil qui ne la quittait plus depuis la naissance de Namida, Mon’yô commença à perdre du poids, comme si elle était peu à peu absorbée par Tatsu. De fait, elle paraissait bien plus apaisée et sereine que ma vieille dame. Kurobishi Midori, Gros Yeux, mais que Man’yô surnommait parfois « la Vieille Flamenco », passait toujours régulièrement prendre le thé avec son ancienne amie. Elle faisait assembler les enfants de Man’yô et dansait devant eux son flamenco que personne ne lui avait demandé, en robe noire, tapant du talon en chaussettes blanches sur les tatamis. Dans son enfance, Kemari avait été profondément effrayée par le visage de Midori entièrement maquillé de blanc avec un simple trait rouge, mais en grandissant, elle avait pris l’habitude de se moquer d’elle, de l’appeler « la vieille » ou « le spectre du flamenco », ce qui lui valait des pichenettes sur la tête aussi bien de Man’yô que de Midori elle-même.

Alors que tous les habitants de la résidence avaient peur de la féroce Kemari, Midori, elle, ne se laissait pas impressionner, et lui faisait la morale ou lui donnait de petites tapes sur le crâne en toute simplicité.

Pour aller plus loin

Printemps 1924. Kujô Kazuya est venu faire ses études à Ste Marguerite dans un petit pays d’Europe, mais ne parvient pas à se familiariser avec sa classe. Un jour, Kazuya se retrouve accusé de meurtre, au moment même où il rencontre une jeune fille étrange, Victorica. Une enquête gothique imprégnée de frisson et de mystère !

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