Ballade pour Georg Henig

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Ballade pour Georg Henig raconte une magnifique histoire d’amitié entre un vieux luthier tchèque, Georg Henig, et un enfant de ­Bulgarie, Victor. Au-delà des sentiments et de la trans­mission du savoir, c’est l’amour de l’Art qui est ici chanté, et nous ne sommes pas près d’oublier la chanson du bois dont sont faits buffet et violons… Un livre merveilleux et tendre, qui a obtenu dans son pays – où il est devenu un best-seller – le prix de la Meilleure Œuvre en prose.« Dans un récit à la fois réaliste et magique – où la description d’un quartier pauvre de Sofia alterne avec les dialogues du vieux Georg et de ses Ombres, tous les morts de son entourage qui viennent lui rendre visite chaque soir –, Victor Paskov raconte l’ultime sursaut du maître qui décide de créer un violon extraordinaire, son ultime œuvre d’art, un violon pour Dieu. » Alain Salles, Le Monde 

Victor Paskov

196 p.

Editions de l’Aube

Балада за Георг Хених, 1987

Ma Note

Note : 5 sur 5.

Ce court roman, traduit du bulgare par Marie Vrinat, je l’ai lu il y a quelques mois de cela, et prise entre d’autres avis à rédiger, j’ai totalement mis de côté ce titre. Et pourtant, c’est un roman que j’ai beaucoup aimé et dont j’avais très envie de parler. D’abord, de la littérature bulgare, c’est un des rares noms connus, il a d’ailleurs fait l’objet d’une discussion dans un Week-end à l’est. Victor Paskov a laissé seulement une poignée d’œuvres littéraires derrière lui, dont deux d’entre elles ont été traduites en français. Ça n’étonnera personne, considérant le titre, l’homme était également musicien comme musicologue, diplômé du conservatoire de Leipzig. Il est ainsi l’auteur de poésie, d’un autre roman et d’une nouvelle. Ballade pour Georg Henig a d’ailleurs reçu le Grand Prix de littérature étrangère au Salon du livre de Bordeaux en 1991, dont il était éprouvait une grande fierté nous précise Marie Vrinat dans la postface de cette nouvelle édition.

Nous voilà donc en pleine capitale bulgare, là où Victor le narrateur va revivre le souvenir de sa relation avec le luthier, le maître Georg Henig, arrivé de sa Bohême natale en 1910 : l’incipit nous immerge directement dans le bain de ce mélange de nostalgie et de mélancolie, perceptibles tout au long du récit. Celles des souvenirs du narrateur remontant doucement à la surface, qui les contemple depuis sa situation présente. La contemplation des dernières traces de l’homme aux violons par le biais de ses dernières lettres, qui ont disparu avec lui, allège un peu la disparition du domicile parentale, englouti par les années passées. Cette ode aux souvenirs est entretenue par le discours qui s’adresse directement au luthier, dont il ne fait que célébrer la mémoire, avec tendresse, admiration, un peu de pitié, mais beaucoup de respect, de celui qui est dû aux artistes maudits, morts dans l’indifférence générale malgré le talent et le travail acharné. Et par le retour en arrière de la narration de plus de vingt-cinq années.

Cette histoire, tragique et touchante, est aussi celle d’une belle amitié, qui ne se mesure pas à l’aune des années vécues, d’un jeune garçon avec un homme qui aurait pu être son grand-père, et qui l’a été dans une certaine mesure. Celle de la musique des violons uniques que l’homme fabriquait, du Violon ultime, de l’œuvre de sa vie, de la musique de Dieu. Celle d’un homme, désormais, célébrant à sa façon la mémoire de ce luthier qui s’est surpassé dans une ultime création, créant l’instrument unique, outrepassant tous les autres violons, avec une œuvre magistrale, sans aucun antécédent.

Cette histoire possède une saveur qui fleure bon la vieille Europe, cette Mitteleuropa, là où les dissensions familiales entre différences ethniques sont encore vivaces, la famille paternelle du héros étant valaque – communauté des Balkans, minorité roumanophone en Bulgarie – et donc méprisée par la famille de riches propriétaires terriens qu’étaient les Médarov, dont est issue la lignée maternelle. J’ai apprécié le charme de quelques retours en arrière dans le passé de Sofia, ces tableaux pittoresques, allègre et impétueux, aussi instructifs que suaves, qui ne sont pas sans rappeler les textes et le Prater de Stefan Zweig, ces printemps calmes et heureux avant la tempête. Cette musique sémillante et bouillonnante d’il fait bon vivre, désormais en cendre, non loin de la tombe de Georg Henig, ravivé un instant à travers les souvenirs de notre violoniste en herbe. Victor Paskov nous gratifie d’une écriture évocatrice, fine et d’une grande distinction et d’une grâce unique, qui lui permet de façonner au burin plus que les portraits, les sculptures de ses personnages, presque érigés sur un piédestal par la force sacrée du passé. J’ai particulièrement aimé les descriptions de ses parents, celle de son père, tout spécialement « seul mon père était grave, beau et marmoréen. Une mèche noire tombait sur son front de marbre, il la rejetait en arrière d’un mouvement brusque de la tête », où, à mon sens, l’art de l’auteur frôle la perfection. Il n’y a pas que dans la beauté et la félicité que l’auteur exerce son art avec dextérité et finesse, le destin dramatique de l’artiste luthier est rendu avec la même justesse comme si la musique née de ses mains pouvait presque être perçue à travers cela.

Au début de ce siècle, à l’époque ou des calèches passaient sur les pavés jaunes de Sofia, transportant des dames en crinoline et des messieurs en frac, ou, dans les jardins de la capitale, des instruments à vent jouaient des pots-pourris de La Traviata, ou Ivan Vazov promenait son chien devant l’Assemblée nationale et ou la troupe de l’Opéra donnait ses premiers spectacles, des musiciens tchèques et italiens arrivèrent à Sofia pour aider quelques exaltés à créer une culture musicale en Bulgarie.

C’est un vibrant hommage à l’art, au véritable don et à la vocation artistique que ce texte : d’une part à travers la poésie qui se dégage à travers le phasé délicat de l’auteur, dont les pages belles succèdent les unes aux autres. D’autre part, à ce double tribut rendu au talent du luthier indissociable du pouvoir musical de l’instrument. Il y a Georg Henig l’artiste, le maître, celui qui crée son propre vernis, celui qui protègera les instruments, et ces autres, dont ses élèves, les usurpateurs, ceux qui copient, empruntent, pillent, ces esprits qui ne semblent pas intégrer que l’Art est dans la création, et le don, et non dans les outils qui ne sont que des instruments, vides de sens et d’âme. C’est aussi, quelque part, la célébration de l’Art en tant que voie supérieure, salvatrice, celle du trompettiste virtuose, le père du narrateur, d’une réalité plus morne, d’un quotidien besogneux et aride, encore alourdi par le désir inassouvi d’un gigantesque buffet afin d’asseoir un certain sentiment de supériorité. Là où l’Art gagne, l’autre échoue.

Ce texte, à l’image de l’art littéraire de Victor Paskov, est d’une beauté et d’une finesse incomparables, j’y ai pris autant de plaisir à le relire qu’à le lire, je ne peux que remercier les éditions de l’Aube d’avoir procédé à sa réédition. Si l’auteur était effectivement dans l’incapacité matérielle de nous faire entendre la merveilleuse musique du violon de Georg Henig, je crois que l’on en a un bon aperçu à travers l’enchantement que l’on ressent à lire sa prose.

Mon père exécuta un bond aussi léger que gracieux et mit pied à terre. Il s’approcha de ma mère d’une démarche sautillante, comme s’il avait des ressorts sous les pieds, avant de s’arrêter devant elle et de lui adresser un signe de tête bref et brusque.

Elle lui répondit par une révérence timide. Il la prit par la taille ; ils entrelacèrent leurs doigts et tendirent leurs bras ; Les oreilles des habitants du quartier se dressèrent : ils retenaient leur souffle. Il se fit un silence solennel.

Tout à coup, des sons triomphants éclatèrent, jaillissant du buffet comme d’un extraordinaire orgue Silbermann, et emplirent le quartier de leurs échos. On pouvait voir l’air vibrer autour du buffet qui exécutait, aidé par tous ses tiroirs, ses portes, son placard et sa penderie, des sons si puissants que les feuilles des arbres tombaient dans la bouche grande ouverte des voisins et des passants. C’était une merveilleuse musique, un cocktail de notes uniques, une résonance pleine de sensibilité, une apothéose, une cantate, un oratorio, un hymne à la vie, une symphonie céleste, le rugissement polyphonique des cinq océans ; et mon père et ma mère dansaient, jeunes et remplis d’allégresse, dansaient, amoureux et grisés, dansaient, dansaient et dansaient encore.

Des voix cristallines s’écoulaient de la petite pharmacie, douces comme un baume. Les basses grondaient de la penderie, assombries et feutrées. Des thèmes et des motifs pour flûte se déroulaient du placard de gauche, comme des saucisses liées les unes aux autres. Du placard de droite parvenait le tintement triomphant des casseroles et des poêles, semblable à celui des cymbales dans les Danses polovtsiennes de Borodine : boum-ta-ta, boum-ta-ta ; le petit bar déversait les accords cristallins d’une harpe avec une douceur liquoreuse ; dans le tiroir, cuillères et fourchettes s’entrechoquaient énergiquement, comme des castagnettes dans un capriccio espagnol. Le buffet déversait une orgie musicale, il grondait, rugissait, tonnait, débordait ! Le quartier écoutait, frappé de stupeur, tandis que mes parents valsaient.

Pour aller plus loin

Vic, jeune écrivain ambitieux, quitte Sofia pour la RDA, croyant qu’elle incarne la « liberté » et tombe dans un monde monstrueux : un totalitarisme obscène. Une fresque où se mêlent trahison, désespoir, rage et cruauté mais aussi un hymne à l’espoir, à la vie, à l’amour et à l’art. ©Electre 2021

5 commentaires sur “Ballade pour Georg Henig

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  1. J’ai un avis un peu plus mitigé que le tien mais je garde en tête la musicalité du livre ainsi que la très belle relation entre le garçon et le vieil homme. Une belle manière de découvrir la littérature bulgare.

    Aimé par 1 personne

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