Le flou du monde

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Samuel naît dans un petit village en Roumanie, non loin de Timisoara et de la frontière hongroise. Sa mère, Florentine, est une femme rêveuse, descendante d’une famille noble. Hannes, son père, est pasteur, en charge des paroissiens de langue allemande qui vivent dans cette région d’Europe centrale depuis des siècles. Samuel est un garçon taciturne et timide, mais la famille est heureuse – autant que possible dans cette Roumanie encore sous la férule de Ceausescu. Le couple se lie d’amitié avec les Novacs, qui font partie de la minorité slovaque, et leur fille Stana va devenir la compagne de jeux de Samuel. Quand Hannes est convoqué par la Securitate, il se demande néanmoins si ce n’est pas son ami Konstanty Novacs qui l’a dénoncé, pour avoir hébergé deux jeunes Allemands, Beni et Lothar.
A l’adolescence, Samuel et Stana tombent amoureux l’un de l’autre, mais peu après, le meilleur ami de Samuel, Oz, se met en délicatesse avec le pouvoir communiste, au point de devoir quitter le pays s’il ne veut pas risquer de mourir dans les geôles du régime. Samuel n’hésite alors pas une seconde : à l’aide d’un petit avion ULM qu’il a appris à piloter, il aide Oz à passer à l’Ouest. Il ne prévient pas ses parents de sa décision, mais laisse un mot à Stana, lui demandant de ne pas l’attendre. En Allemagne, il va essayer de reconstruire une vie loin des siens. Sa route va croiser celle de Beni, cet Allemand que son père avait accueilli chez eux des années auparavant, et quand l’effondrement des régimes communistes s’annonce, les deux prennent la route en direction de la Roumanie..

Iris Wolff

240 p.

Grasset

Die Unschärfe der Welt, 2020

Ma Note

Note : 4 sur 5.

J’ai eu l’excellente surprise de découvrir ce titre il y a deux mois parmi la sélection des Éditions Grasset sur NetGalley : je ne connaissais pas Iris Wolff, le synopsis de la maison d’édition évoquant la Roumanie de Ceaușescu m’a vite convaincue de le lire. L’auteure est ainsi née et a passé une partie de son enfance dans la région du Banat en Roumanie, sa famille a ensuite émigré en Allemagne cinq ans avant la chute du mur. Elle y vit toujours. On retrouve cet aspect de sa vie transposé dans ce roman. Il s’agit du quatrième roman de l’auteure germanophone, le premier seulement à être traduit en français, et il a été sélectionné pour le Deutsche Buchpreis en 2020.

C’est donc dans cette double culture roumaine et allemande que l’auteure a pioché pour construire une histoire qui se rapproche de la sienne sur quelques points. Le Banat est cette région géographique d’Europe du Sud-est, elle est historiquement partagée par la Roumanie, la Hongrie et la Serbie. Une région où se côtoient descendants de colons saxons, population roumaine, slovaque, une région mixte et mélangée, tout sauf uniforme, conforme aux desiderata de son Conducător omnipotent, bien loin du nationalisme imposé du couple de dictateurs au sommet de l’état à travers sa police secrète, cette Securitate, qui en plus de faire régner l’ordre, impose une sorte de paranoïa collective, dont une politique linguistique particulièrement sévère.

Le roman s’ouvre sur une scène qui n’est pas sans rappeler Et on entendait les grillons de Corina Sabău, une atroce scène des suites d’un avortement clandestin dans un hôpital roumain, où les femmes sont parquées, déshumanisées, comme du bétail. Ce sont les premiers souvenirs, aussi bruts que brutaux, ceux de Florentine l’une des protagonistes qui observe la scène dans l’hôpital du coin. Le ton s’adoucit, ensuite, et laisse place à des souvenirs plus doux, une nostalgie plus légère qui atténue le choc et la violence des premières images d’avortement. Pourtant, rien n’est concrètement avancé, étayé, inscrits sur le papier, les échos de ce silence imposé par le règne Ceaușescu sont retentissants : la mise en abyme de la tyrannie de l’homme d’état est ainsi littéralement appliquée par le texte d’Iris Wolff, on ne dit pas, on suggère, à peine, on laisse deviner. Et d’ailleurs, le silence devient un art de vivre, à tel point que le fils de Florentine, Samuel, en perd pratiquement l’usage de ses cordes vocales.

Pas question d’être poètes, conseillait-elle à ses fils. les poètes meurent jeunes et n’ont pas le droit de dire ce qu’ils pensent, que ce soit de ce côté des forêts ou au-delà.

Trouver du sens aux mots, redonner du sens aux silences, à travers la foi en Dieu, que la dictature a dépourvu de leur signification laissant place à un mutisme fait de crainte et d’effroi. La particularité de ces gens qui habitaient le Banat, c’est leur multilinguisme, roumain, allemand, slovaque, hongrois, et I’on découvre à quel point chacune d’entre elle marque une partie de leur vie, la langue maternelle, allemande, qu’on essaie de préserver intacte du blasphème de ces délations, surveillances et rapports imposés par le parti. L’idéologie salit tout, y compris les souvenirs, et peut-être que cette absence de parole qui résonne très souvent dans le roman, et par chacun des personnages, Samuel, mais aussi Florentine sa mère, les parents endeuillés, Ruth et Séverin. On retrouve dans le roman d’Iris Wolff tout ce bouillonnement de cultures est-européennes, à l’image de l’identité du Banat, où le prénom de Karline, du germain Karl, se transforme en Karoly selon la langue hongroise, en Charlie à la mode anglophone. La première partie, celle de l’enfance de Samuel, se passe sous le signe d’un temps qui est comme suspendu, ne pas respirer pour ne pas attirer l’attention, devenir inconsistant pour passer à travers les mailles du filet de la police sécuritaire.

Cette histoire de famille, celle d’Hannes et Florentine, de leur fils Samuel, Karline la grand-mère paternelle, son époux Johann, c’est la confrontation de deux pays voisins, la Roumanie et l’Allemagne, où une fois n’est pas coutume l’Allemagne apparaît comme la nation exempte idéologie mortifère, comme une terre d’exil, sauveuse, rédemptrice des péchés de sa terre voisine d’où rien ne doit sortir. L’Allemagne est cette nouvelle figure de l’avenir, un nouvel espace de liberté, qui rend la vie à nouveau possible, un nouvel élan vital qui aurait la possibilité de les voir s’épanouir. Une vie tellement pleine de liberté de s’adonner à toutes les activités, que finalement le silence devient une denrée rare.

Cette nostalgie d’une chose perdue, cette nostalgie d’une chose inassouvie, cette aspiration à trouver, parfois aussi à perdre – et on se reproche toujours un truc, pensa Karline. Elle songea au pommier, à l’érable et à la Villa aux Mouettes. A ce petit appartement qu’on leur avait attribué au lendemain de la guerre, ou ils avaient dû s’entasser à cinq.

Chaque génération de cette famille, issue d’une émigration allemande, illustre un pan d’histoire du pays : Karline a connu la monarchie roumaine, n’en est d’ailleurs jamais vraiment ressorti, elle vit encore dans un monde passé, éteint, qui sommes toutes lui permet de tenir ce présent à travers les souvenirs encore très vivants et tenaces qu’elle revit jour après jour. Hannes et Florentine sont eux les enfants du régime de Ceaușescu, gouvernés par la peur, la menace et le silence. Samuel, lui, est la voie de sortie de la dictature, celui qui redonne un nouvel espoir, une nouvelle tension à l’histoire familiale, celui qui prends les risques. Oz l’ami d’enfance de Samuel, illustre à sa manière aussi cette réclusion forcée dans leur propre pays, qui les consume tous peu à peu, à travers son incursion en prison, qui porte la représentation métaphorique de la dictature roumaine. On aime les grincements de dents de l’auteure, ces sarcasmes qui finissent d’écorcher la figure déjà bien démythifiée de celui qu’elle nomme tantôt geniul din Carpaţi  (Génie des Carpates), Le Grand Timonier, Conducător (guide).

C’est un beau roman, qui illustre bien des conséquences de l’arrogance d’un couple dictatorial, l’envergure d’un totalitarisme aveugle et sourd – comme toutes les dictatures – et démesuré, laquelle se sert de la violence pour justement faire oublier ces mots, cette pensée, cette liberté de les exprimer et surtout de vivre, cette perversion qui consiste à justifier l’oppression et la privation par un sentiment factice de protection et de générosité. On y côtoie le pire, la mort sous toutes ses formes, les avortements illicites, ratés, le suicide, l’accident, et surtout une forme de résilience qui a permis et permet à la société roumaine de panser ses plaies. Et retrouver l’espoir de la parole, à commencer par Samuel

Oz avait fini par conclure que tout n’était qu’une invention, au bout du compte. Chaque système était une pure fiction. Ces histoires de religion, de foot, de communisme.

Ce pays-là maintenait un ordre auquel on avait bien du mal à croire (parfois même, on n’y croyait pas du tout). Et pourtant, on insistait bien sur le fait que c’était une réalité objective. Or tout ordre pouvait être remplacé par un autre. Les dix commandements auraient pu être carrés, et l’égalité de tous, qu’on appelait de ses voeux, aurait pu être l’inégalité de tous, qu’on appelait de ses vœux, aurait pu être l’inégalité de certains, qu’on estimait tant. Il était possible de changer un ordre existant, il suffisait d’y substituer un autre ordre.

Il y avait un homme qui, en matière d’invention, était le meilleur de tous.

Le fils du soleil aimait son peuple. Il l’aimait tellement qu’il le protégeait contre les sept péchés mortels. Il mettait les gens à l’abri de l’orgueil en les préservant d’avoir leurs propres opinions. Quant à l’avarice et à la cupidité, elles étaient tout bonnement impossibles à cause de la pénurie de vivres. Les bocaux de confiture et le lait en poudre garnissant les rayonnages (avec un agencement méthodique leur évitant d’avoir l’air vides) ne suffisaient pas à susciter la cupidité. La luxure, la débauche, la colère et la soif de vengeance ne concernaient que quelques fonctionnaires qui s’adonnaient à l’impudicité et au plaisir avec avidité, pendant que le peuple intègre progressait vers le rêve doré de l’humanité. La gourmandise était impensable, le plat principal étant la propagande. L’envie et la jalousie étaient exclues, vu que rien n’appartenait à personne et que chacun possédait la même chose que son voisin. Seule la paresse échappait à son contrôle. La paresse, la lâcheté et l’ignorance, autant de pêchés difficiles à brider.

Pour aller plus loin

Rire dans la nuit

Parution : 11 Mai 2022

Pour l’Ukraine est composé d’une trentaine de discours choisis parmi les plus marquants de ceux que le président Zelensky a prononcés depuis la veille de la guerre, puisque, le 21 février, pressentant l’attaque, il a solennellement appelé son peuple à l’unité de la nation. On y trouvera les dramatiques discours du premier jour (le matin et le soir de l’invasion), mais aussi les grands discours institutionnels comme ceux qu’il a tenus devant le Congrès américain, l’Assemblée nationale française, le Parlement anglais, et des discours aux populations européennes, comme celui de Prague, le 4 mars.
Sans relâche, il se pose en défenseur de son pays et, bien au-delà, des valeurs de démocratie et de liberté mises en danger par cette guerre qui n’ose pas dire son nom. Volodymyr Zelensky nous avertit  : si l’Ukraine tombe, c’est l’Europe qui tombe. Une parole qui restera à l’égal des plus grands discours de défense des valeurs démocratiques.
Cet ouvrage exclusif, publié avec l’accord des autorités ukrainiennes sur la base de textes autorisés, est précédé d’une adresse inédite du président Zelensky aux Français. Il constituera la première édition mondiale de ses discours.

TOUS LES PROFITS DE LA VENTE DE L’OUVRAGE SERONT REVERSÉS A L’ORGANISME DE SOUTIEN AU PEUPLE UKRAINIEN GÉRÉ PAR L’AMBASSADE D’UKRAINE A PARIS.

Parution : 11 Mai 2022

Voici un roman de Vladimir Nabokov inédit en français. Mécontent de la traduction anglaise de Chambre obscure qui était la version initiale de Rire dans la nuit, Vladimir Nabokov, exilé aux Etats-Unis, décida en 1937 de se traduire lui-même. Ce défi linguistique donna une œuvre nouvelle et transformée, à « la précision absolue », évidente comme un axiome au pessimisme froid : « Il était une fois à Berlin, en Allemagne, un homme qui s’appelait Albinus. Il était riche, respectable et heureux. Un jour il abandonna sa femme pour une jeune maîtresse ; il aimait ; n’était pas aimé ; et sa vie s’acheva en catastrophe. » Sous l’apparence d’un mélodrame berlinois, d’une comédie de mœurs, à trois, où l’on trompe et où l’on est trompé, Nabokov fait jouer la mécanique implacable de sa démonstration. L’amour est-il aveugle ? Oui, répond le démiurge Nabokov. La variation sur l’adultère devient alors une cruelle parodie où Gogol et Tolstoï passent comme des ombres. Le roman s’élargit en une fable intemporelle, les couleurs de la vie se fanent et se fondent bientôt dans une nuit noire sans lune. Pourtant, dans l’obscurité quelqu’un rit.

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